Le bon camp

L
Éric Guillon

Le bon camp

France (2010) – La manufacture de livres (2010)


1961. Torturé par le FLN dans une cave algéroise, Joseph Mat dit le Toulousain se rappelle sa vie et notamment ses rencontres sous l'Occupation, début de l'âge d'or du grand banditisme.

Récit picaresque nous menant de l'engagement du héros dans les Brigades internationales jusqu'à sa fin misérable, peu de temps avant l'indépendance algérienne, Le bon camp lève partiellement le voile sur la très complexe histoire du Milieu français, durant la période trouble de l'Occupation allemande.

Avec le personnage syncrétique de Jo Mat, dont les aventures semblent devoir dépasser plus d'une vie d'homme, Éric Guillon peut évoquer de nombreux acteurs de cette époque. À condition d'avoir bien choisi son camp – et de connaître les bonnes personnes – ceux-ci allaient devenir, la Libération venue, les nouveaux caïds du Grand Banditisme.

Toute la question était, bien entendu, de se tenir du côté des vainqueurs. Longtemps les Allemands parurent aptes à endosser le rôle. Les besoins du Reich en pillage et basses œuvres étaient si titanesques qu'il attira une grande partie de la pègre pour les accomplir. Certains lièrent, jusqu'à la capitulation, leur destin à celui des frisés, comme Henri Lafont, chef des voyoux de la Gestapo française, que Jo Mat croise à la fin du livre. Les plus malins jouèrent cette carte, mais aussi toutes les autres, celle de Vichy, des gaullistes ou des communistes, dans une espèce d'immense schizophrénie, que retrace bien le roman : Abel le Mammouth torturait rue Lauriston le matin, renseignait peut-être la Résistance l'après-midi et les Services secrets alliés le soir tout en traficotant le reste du temps [1].

On sait que pour d'autres, traiter avec l'Allemand était tout à fait impossible, même pour faire des affaires. Monsieur Robert (Blémant) a la haine du boche chevillée au corps, mais comme il a les mêmes besoins que ses adversaires – même s'il ne laisse jamais sa part aux chiens question torture –, il recrute lui aussi dans le Mitan. Comme les puissances économiques et financières qui continuèrent de manger à tous les râteliers, les truands firent preuve de beaucoup de souplesse dans leurs fréquentations et leurs engagements. Les banquiers ne furent jamais inquiétés.

Le personnage de Jo Mat est un excellent guide dans cette jungle : jeune homme au sang chaud, il a hérité quelques convictions politiques plutôt confuses de son grand-père. Proche du P.O.U.M., il adhère cependant au très stalinien Parti communiste français et aura toujours - pour ceux qu'il rencontre comme pour le lecteur - une coloration de politique, ne fricotant qu'indirectement avec l'ennemi et ses séides.

Ne devenant proxénète que sur le tard, Guillon en fait presque un bandit d'honneur sympathique – renforcé par sa romance avec Paula la Chinoise qui deviendra son épouse –, balloté au gré de ses rencontres et des services qu'on lui rend. Car ce que Le bon camp met particulièrement en évidence, c'est la formation des réseaux de sujétions, d'allégeances et d'amitiés qui unissaient ce beau monde et qui firent qu'il put perdurer et même s'épanouir après guerre. Ceux des Bats d'Af [2] se retrouveront - à l'exception d'Attia – travailler pour la Carlingue avant de sévir sous le nom de Gang des tractions et la conduite de Loutrel, dit Pierrot le Fou . Monsieur Robert, fort de ses accointances avec les nouveaux maîtres de la ville – Deferre et le clan Guérini – et de ses dossiers sur un peu tout le monde, pourra délaisser sa carrière de flic pour celle de caïd. Et l'argent amassé durant cette période financer, peut-être, les grandes filières de drogue depuis Marseille.

Le principe narratif adopté, qui saute un peu du coq à l'âne en fonction des souvenirs de cet homme qui va mourir, permet d'atténuer le sentiment que le deuxième couteau Jo Mat aurait eu besoin de plusieurs existences pour rencontrer tous ces gens et être de tous ces coups. J'ai, pour ma part, dévoré Le bon camp sans m'en formaliser.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/05/2010



Notes :

[1] Le ferrailleur juif Joanovici vendait aux Allemands et à la Résistance, fournissait des tuyaux à tous le monde, y compris aux Soviétiques, émargeait à la Carlingue avant d'en dénoncer ses chefs et arrosait généréreusement la Préfecture de Police tout en finançant le groupe Honneur de la police.

[2] Ce qui semble exclure la participation du second couteau Jo Mat, malgré ses dires, aux exploits du gang.

Illustrations de cette page : Henri Chamberlin, dit Lafont, chef de la Carlingue, fusillé en 1944 • Abel Danos, dit le Mammouth, fusillé en 1952.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Mingus Ah Um chez Columbia (1959).