Doux comme la mort

D
Laurent Guillaume

Doux comme la mort

France (2011) – La manufacture de livres (2011)


Un tueur professionnel est trahi par ses commanditaires et se retrouve en prison pour quelques années au Mali. La mort de son amant en France le pousse à s'évader et à aller demander des comptes à tout un tas de personnes.

Doux comme la mort est une histoire de vengeance et cela tombe plutôt bien parce qu'une importante partie du public [de la modernité] adore cela.

Notre éducation nous conduit à renoncer à la toute-puissance née de l'enfance, à nous dessaisir progressivement de l'exercice de la violence qui l'accompagne au profit du collectif et d'une justice impersonnelle exercée pour le compte de tous, condition indispensable de la vie en commun. La vendetta – les romanciers romantiques, les anthropologues ou simplement l'actualité nous l'ont clairement montré – est un déchaînement sans fin, chacun estimant légitime de répondre à l'agression de l'autre, et c'est bien pour ce potentiel de violence infinie que l'interdiction de la vengeance est devenue l'un des tabous les plus forts posés à l'homme.

Ce qui n'empêche pas celui-ci de fantasmer sur la destruction de ses ennemis au quotidien et d'être friand de spectacles (le cinéma propose chaque année une multitude de produits de ce type) ou de lectures comme ce Doux comme la mort qui font, symboliquement, le travail pour lui. Montrez un homme seul, dressé devant l'injustice – surtout si celle-ci est celle des puissants –, ajoutez-y comme ici une recherche parallèle et raisonnable de rédemption – qui dissimule en partie les aspects les moins ragoutants de l'exercice – et votre œuvre fonctionne sans vraiment trop d'efforts. Il n'y a sans doute rien de plus consolatoire que de pouvoir s'incarner dans ces héros indestructibles et incorruptibles, qui ont licence absolue de faire ce qui nous est interdit.

Laurent Guillaume a introduit dans le personnage de Gabriel quelques variantes par rapport à l'archétype du vengeur [1], celles-ci ayant toutefois un impact des plus limité. Son tueur est homosexuel, mais à part cette déclaration préalable, sa sexualité est traitée de façon à ne jamais interférer avec un processus identificatoire [2]. Elle sert par contre (et contraste maximal) à renforcer la différenciation du héros avec ses adversaires : intellectuellement raffiné et « frêle silhouette, ombre presque féminine », il est facile de l'opposer à des abrutis prisonniers de leurs instincts (fanatisme religieux pour la bande de Jibril Bel Jibril, bestialité sexuelle pour l'entourage de Béranger, obéissance à un code d'honneur débile pour les Bandidos et, évidemment cynisme des trois représentants de l'Autorité – le flic, le politique, la barbouze) et tous taillés comme des colosses. Ce mot revient d'ailleurs en permanence dans le roman pour qualifier les personnes que croisent Gabriel et dont il réussit la plupart du temps à se défaire, grâce à ses qualités proprement surhumaines [3].

Car c'est évidemment de cela qu'il s'agit, de cette toute-puissance inatteignable. C'est elle qui fait tourner les pages au lecteur sans qu'il se soucie trop de cohérence des situations ou de la psychologie stéréotypée des personnages, car il veut voir la noirceur défaite par cet ange de lumière (dont il excusera – un peu trop facilement à mon sens – les débordements).

La collusion du crime et du politique en arrière-plan de Doux comme la mort reste assez banale, même si les circonstances du lâchage du Messager par ses commanditaires, que l'on découvre à la fin, sont plutôt bien trouvées. Elle est surtout là pour montrer l'ampleur de la tâche attendant ce solitaire (depuis, évidemment, son enfance malheureuse), luttant contre la pourriture de ce monde. Cela n'encombre pas le récit et permet donc au lecteur d'enchaîner rapidement, sans se poser trop de questions, les actes de nettoyage entrepris par Gabriel Milan – Main de Dieu et oiseau de proie –, pour y satisfaire par procuration pulsions vengeresses ou rêves d'Übermensch.

Doux comme la mort est écrit sans distance ni humour. Laurent Guillaume négocie correctement tout ce qui se passe au Mali, ainsi que les scènes d'action surtout quand elles sont invraisemblables, mais avec un tel héros, ce n'est pas trop compliqué. Son écriture pèse par contre des tonnes dans le registre de l'intime ou dès qu'il se risque dans le métaphorique ou le comparatif.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/04/2012



Notes :

[1] Dont l'assez drôle Jack Reacher de Lee Child, à condition de le prendre au second degré, est un digne représentant. Balèze, connaissant 21 façons de tuer avec les mains, capable d'exterminer un régiment d'anciens membres des forces spéciales avec un simple cure-dent, calculant plus vite qu'un supercomputer, c'est un redresseur de torts très abouti.

[2] La tentative de viol de Gabriel dans la prison malienne n'a évidemment rien à voir avec la sexualité, mais avec le pouvoir. Elle permet d'ailleurs à Guillaume de faire briller une fois encore son héros contre six colosses malintentionnés. L'autre évocation concerne la visite à la vieille pute durant le service militaire et n'a strictement aucune incidence. Pour le reste, Gabriel est un homosexuel totalement asexué.

[3] Marc Andrieux est décrit comme un colosse (« C'était un sacré gabarit, un mètre quatre-vingt-dix huit pour cent-dix kilos... » page 229), mais Sven, l'homme qui tente de l'abattre, est encore plus colosse que lui « Marc remarqua que le colosse n'était pas aussi sûr de lui qu'il ne voulait le faire croire » page 133.

Illustration de cette page : Touareg