Bois

B
Fred Gevart

Bois

France (2010) – Éditions Écorce (2010)


Sylvain Michalski, un romancier entré en phase terminale, rompt quinze années d'abstinence alcoolique et tente de retrouver une mémoire perdue dans un événement violent dont il fut alors la victime. Qui est cet homme qui doit mourir ?

À mes yeux subtil roman sur l'identité, Bois plonge le lecteur dans une confusion proche de celle de Sylvain Michalski, à qui il ne reste que quelques semaines à vivre.

Dévoré par un cancer qui se propage depuis ses poumons de fumeur invétéré, Michalski fait depuis quelque temps un cauchemar récurrent qu'il rattache à la fois à son état, à l'accident qui a marqué son existence quinze ans auparavant et à la libération anticipée pour bonne conduite de Sandrine Lloebbe, l'une des protagonistes de celui-ci.

Resté trois ans dans le coma avant de revenir parmi les vivants, Michalski ne se souvenait de rien, sauf de cette soif qui habite les abstinents du monde entier. Il s'est donc reconstruit sur une double absence – mémoire et alcool –, et c'est de cette vie solide dont nous parle la première partie du récit, qui installe le personnage et ses dépendances (son épouse Marlène et ses filles, sa carrière de romancier, sa réception de la maladie, etc.).

Dès qu'il touche de nouveau à l'alcool – et Fred Gevart me semble d'une justesse parfaite pour décrire les atermoiements, les mensonges à soi-même et les tourments qui agitent son héros –, le réel rapporté devient plus incertain. Qui parle ? Et à quel moment de l'histoire de Stéphane Michalski ? Qu'est-ce qui est vrai du délitement de ce couple dans l'effondrement de cet homme ?

Ce qui est intéressant pour le lecteur de Bois, c'est qu'il n'en sait jamais plus que Michalski, dont il est bien dès lors forcé d'épouser les contingences de la quête. Comme la madeleine de Proust, la dérive alcoolique entamée semble nous rapprocher, dans les deux parties suivantes, de ce qu'était le romancier avant. Mais nous quittons alors le certain apparent (par exemple l'article de la Wikipedia qui évoquait, dans la première partie, la prise d'otage dont il fut la victime) pour des temporalités changeantes, des hallucinations (peut-être ?), des trous de mémoire provoqués par l'ivresse, des feuillets dactylographiés par Michalski où il se souviendrait en détail de l'accident, des fantômes...

Bois est-il le cauchemar d'un mourant ? Le délire d'un abstinent ayant renoué avec ses démons ? La vérité d'un individu dont le passé effacé lui donna une nouvelle chance de vivre ? Dans sa subtile construction où tout peut être vrai, faux et faux-semblant, Fred Gevart ouvre à ses lecteurs un champ de possibles passionnant sur ce qui fait l'identité de son héros et sur l'angoisse particulière qui doit être celle de tous les hommes au moment de mourir. Dans son approche, dans son style, dans l'indécision qui peut être la nôtre en refermant le livre, Bois fait beaucoup penser au superbe 1977 de David Peace.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/01/2014



Illustration de cette page : Chevalet d'une mine

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Berlin Concerts d'Eric Dolphy (1961 - Enja 1990) – Barzakh d'Anouar Brahem - (1991 - ECM)