Le paradoxe du cerf-volant

L
Philippe Georget

Le paradoxe du cerf-volant

France (2011) – Jigal (2011)


Orphelin de père et boxeur pro sur le déclin, Pierre Couture compte sur les doigts d'une main ses amis, dans une vie guère folichonne. Son meilleur pote est Sergueï, réfugié politique croate qui le branche un jour sur l'un de ses compatriotes, Lazlo, qui fait dans l'usure. Problème, ce dernier est retrouvé mort après avoir été torturé et le flingue porte les empreintes de Pierre.

Le paradoxe du cerf-volant décline une des partitions classiques du roman noir, celle de l'innocent (ici dans tous les sens du terme) broyé par des forces qui se jouent de lui et le manipulent.

À ce point de convergence entre grande histoire (celle des exactions en ex-Yougoslavie) et destin individuel, Philippe Georget a installé le personnage plutôt paumé de Pierre Couture, qui a eu tellement de malheurs dans sa vie que l'on ne peut qu'éprouver de la sympathie pour lui.

Nous découvrons Pierre au soir d'une cinglante défaite. Quinze ans plus tôt, il a perdu son père et sa sœur dans un énigmatique “ accident ”. Placé adolescent dans une famille d'accueil (le sort de sa mère reste en pointillé jusqu'à la fin du livre, mais est facile à deviner) il en corrige le chef, pédophile avéré et sournois, ce qui lui vaut condamnation pour violences et casier judiciaire. Dans la pratique de la boxe et chez le vieil Émile, son entraîneur, notre héros a trouvé l'entourage affectueux dont il avait été privé et l'ambition de s'en sortir. Gravissant les échelons jusqu'au titre de champion de France, avec des espérances pour une couronne européenne, il tombe amoureux fou de Sarah, qui le détourne un temps de sa trajectoire sportive avant une rupture qui le dégoûte de la vie.

Défait sportivement et ayant un penchant très net pour la bouteille, notre loser va donc se prendre sur la tête tout un paquet d'événements désagréables durant tout le roman. Même si Georget a une parfaite façon de justifier les incidents du Paradoxe du cerf-volant par le machiavélisme des uns et des autres, mais surtout par la très grande naïveté de son héros, née évidemment de son besoin inassouvi d'amour et de reconnaissance, on peut trouver par moment que tout ceci est un petit peu too much. Comme l'humour – qui offre des respirations bienvenues dans le récit –, le mélodrame est présent en filigrane, tentateur parfois jusqu'à l'excès, ce que confirmera la partie finale du livre.

Cela n'empêche pas cette complexe histoire de se mettre en place avec ses mensonges, ses dissimulations, ses faux-fuyants, ses trahisons. L'action est soutenue, le lecteur subodore légèrement avant le héros les rebondissements de l'intrigue et voit avec plaisir Pierre Couture plonger dedans puis rebondir. Georget a une écriture très visuelle, très cinématographique, utilisant une échelle des plans variée et intelligente, ce qui confère un excellent rythme et un relief à une trame pas forcément originale. C'est pour moi la très bonne surprise de ce roman (les deux combats de boxe comme la dernière scène sont vraiment un régal). Grâce à cela, sans échapper tout à fait aux clichés, l'auteur réussit parfaitement à animer le petit monde qui entoure Pierre : il y a de la chair, il a de la vie dans la plupart des personnages.

C'est sur ces qualités de narration plus que sur l'histoire que j'ai apprécié Le paradoxe du cerf-volant.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/09/2011



Illustration de cette page : Boulevard périphérique à Paris

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Interstate de Monolake (Monolake - 1999)