Comme deux gouttes d'eau

C
Tana French

Comme deux gouttes d'eau

États-Unis (2008) – Michel Lafon (2009)


Une femme retrouvée assassinée se révèle être le sosie quasi-parfait de l'inspectrice Cassie Maddox. Mais ce qui intrigue vraiment les enquêteurs est que la victime se nomme Alexandra Madison et est thésarde à Trinity College. Or cette identité et ce cursus étaient ceux utilisés quatre ans plus tôt par Maddox pour une opération d'infiltration d'un gang de dealers.

Le point de départ de Comme deux gouttes d'eau est tout à fait épatant et le lecteur imagine très vite une demi-douzaine d'histoires très différentes auxquelles un tel argument pourrait donner naissance.

Malheureusement, Tana French emprunte une voie où son goût et son absence de talent passé pour la psychologie des personnages pourra s'épanouir. Son enquêteuse va, à son tour, investir la vie de la défunte, prendre sa place auprès de ses amis, au mieux pour recueillir des informations capitales sur l'affaire, au pire pour servir de chèvre afin de pousser le tueur à se démasquer.

Cette solution, proposée par Frank Mackey – son ancien mentor et maître ès-infiltration – ne séduit pas du tout Sam O'Neill, son petit ami de la Brigade criminelle en charge de l'affaire. Après avoir hésité, Cassie Maddox va l'accepter, surtout pour se prouver qu'elle est capable de faire autre chose que de s'occuper des violences conjugales, son affectation actuelle.

Les enquêteurs ont en leur possession un grand nombre de vidéos dont l'étude va permettre à Cassie, aidée par Frank, de s'approprier l'identité de la défunte. Lexie Madison renaît et elle est désormais prête à se fondre dans la vie très particulière qui était celle de la victime. Cassie/Lexie va réintégrer, comme si de rien n'était, sa vie douillette à Whitethorn House, parmi ses quatre amis.

On comprend donc que, pour continuer la lecture de Comme deux gouttes d'eau, il faut avaler une invraisemblance de taille. En une semaine de préparation, à partir de vidéos opportunément trouvées dans un téléphone portable à la mémoire gigantesque, Cassie a pu devenir une Lexie crédible susceptible de tromper les membres du club des Cinq, dont on apprend, par la suite du livre, qu'ils se fréquentent depuis des années, vivent ensemble depuis des mois et sont particulièrement proches.

Ne doutant pas de notre crédulité, Tana French s'attaque désormais à la description de cette communauté, de son fonctionnement particulier (l'interdiction d'évoquer leur passé respectif, son isolement relatif dans le corps social, l'apparente absence de vies amoureuses, etc.) et aux relations entre des membres aux sensibilités très différentes. Elle retrouve là les soirées pyjamas entre ados qu'elle affectionnait tant dans Écorces de sang / Dans les bois, son premier livre. Comme dans ce dernier, cela correspond à l'effroyable ventre mou du récit où il ne se passe pratiquement rien, à part quelques histoires secondaires pour faire diversion.

Vient enfin le moment de dénouer le mystère, ce qui nous apporte un nouveau lot d'invraisemblances : l'un des Cinq savait que Lexie était morte pour l'avoir lui-même constaté. Il n'en mettra pas moins de trois semaines, alors que la policière « commet sa première erreur » (sic), pour commencer à douter de la résurrection de la Lexie avec qui il passe ses journées. Enfin, le parcours même de la victime, tel qu'il est révélé à la fin, invalide toute l'histoire [1].

La longueur de l'ouvrage est également un motif de désagrément pour le lecteur. Un resserrement de son écriture, une vrai construction de l'intrigue et deux cent pages de moins auraient obligé Tana French à faire elle-même ses choix entre l'essentiel et l'accessoire – voire l'inutile – à son histoire, plutôt que de laisser le lecteur s'en débrouiller. Quand ce qu'elle écrit de son héroïne, des relations avec ses collègues ou avec le fameux club des Cinq est pertinent, il peut devenir totalement insignifiant parce que délayé, dilué au milieu d'un récit parfois naïf, contradictoire et souvent sans intérêt.

Il n'y a tout simplement pas suffisamment de matière pour meubler le gros bouquin de presque cinq cent pages qu'est Comme deux gouttes d'eau. Du coup, Tana French se trouve un peu dans la même situation que Cassie/Lexie : plus elle en dit et plus elle risque de se faire prendre, soit pour le lecteur pas trop crédule de constater qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être ; une romancière.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/06/2009



Notes :

[1] On se demande ce qui a poussé Grace Audrey Corrigan, la victime, à endosser la personnalité d'Alexandra Madison – c'est-à-dire une personne qui aux yeux de tous est normale, réelle ET vivante –, plutôt que de se composer une fausse identité comme elle l'avait toujours fait jusque là. C'était prendre le risque de se faire un jour démasquer par la vraie Alexandra Madison, sauf à avoir eu l'intuition ou la connaissance que celle-ci n'était qu'une coquille vide. Ce que seuls Frank et Cassie savaient.

Illustrations de cette page : Enseigne d'un poste de la Garda - Le Trinity College de Dublin

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Symphonie n° 4 de Bohuslav Martinů, Orchestre National de Belgique sous la direction de Walter Meller (galette Fuga Libera de 2007).