Écorces de sang

Tana French

Écorces de sang

États-Unis (2007) – Michel Lafon (2009)

Titre original : In the woods
Traduit par François Thibaux

1984, Knocknaree, Irlande. Peter, Adam et Jaime disparaissent dans le bois profond où ils ont pris l'habitude de jouer, près de leur lotissement. Seul Adam sera retrouvé, le dos mystérieusement lacéré, sans aucun souvenir de ce qui s'est passé. Vingt ans plus tard, une adolescente de 12 ans, Katy, est retrouvé morte sur une pierre sacrificielle mise à jour par des archéologues près du lotissement de Knocknaree. L'inspecteur Rob Ryan et sa collègue Cassie Maddox sont chargés de l'enquête. Rob connait bien l'endroit puisqu'il n'est autre qu'Adam, le survivant.

Un an avant de commettre son plutôt médiocre Comme deux gouttes d'eau, Tana French avait remporté l'Edgar de la première œuvre avec son roman Dans les Bois [1], réédité ces jours-ci en poche sous le titre énigmatique (par rapport au contenu du livre) Écorces de sang.

L'auteur y tisse lentement deux trames, celle de l'histoire personnelle du détective Adam "Rob" Ryan – qui relève à la fois du passé et du présent – et celle de l'enquête sur la mort de la petite Katy, de laquelle émerge le personnage stable, efficace, compétent, de Cassie Maddox. Cette vue permanente sur un Rob narrateur qui serait de plus en plus dévoré par son passé, permet d'animer une histoire assez longue, pas forcément très passionnante tout en jouant avec plus ou moins de bonheur sur la psychologie des personnages. Elle autorise également des ouvertures sur des aspects mystérieux, fantastiques (malheureusement vite clos) liés à la disparition des deux enfants, dans ce bois accueillant devenu maléfique.

Tana French Écorces de sang DolmenÉcorces de sang aurait donc pu être l'histoire de la déchéance morale et professionnelle du narrateur, habité par la culpabilité, l'incertitude et dont l'acharnement à ne pas accepter son état contrarie la bonne marche de l'enquête. Malheureusement, Tana French est définitivement plus intéressée par le personnage de Cassie Maddox, qu'elle réussit à développer comme une héroïne parfaite, que par celui de Ryan qui apparaît, au fil des pages, comme un être borné, puéril, égoïste, féminin [2] et qui plus est, très mauvais flic.

Ce qui est frappant est que la « profondeur psychologique » des personnages – finalement le fond de commerce de Tana French qui, d'évidence, n'écrit pas du suspense –, est terriblement pauvre et superficielle. C'est encore plus vrai lorsque des interactions sont en jeu. La relation entre Ryan et Cassie – d'adolescents attardés à maternage/infantilisme – est tout à fait puérile et très peu crédible [3], rendant encore plus incompréhensible ensuite leur passage par la case coucherie. De même pour celle entre Ryan et Rosalind, sauf à admettre définitivement la crétinerie du policier, ce qui est assez contre-productif quand le personnage occupe le devant de la scène durant tout le roman. Quant à celle liant les trois enfants (Peter, Jaime et Adam), telle qu'elle est rapportée par l'auteur, elle sonne faux de bout en bout. De la psychologie pour midinettes, pour presse du cœur [4]...

Tana French Écorces de sangReste donc, pour sauver la mise, la résolution des deux mystères. On perce avec certitude le moins intéressant, le meurtre de Katy, à mi-chemin du livre. D'ailleurs Cassie l'avait pressenti dans les premiers instants de l'enquête et seul le comportement erratique de Rob en avait retardé l'échéance. Dommage car nous aurions sans doute fait l'économie des 200 pages suivantes. Tana French y ajoute un twist final censé nous surprendre mais c'est vraiment prendre le lecteur pour un crétin : au moins trois inspecteurs ont manipulé des semaines durant cette information, notamment via les dossiers médicaux des filles Devlin, et personne n'a fait le rapprochement ?

Enfin, l'auteur prend le risque de fruster tout le lectorat de Écorces de sang / Dans les bois en lui refusant une solution à l'affaire de la disparition de Peter et Jaime, objet pourtant de toutes ses attentions. Pas sûr d'ailleurs que cela soit volontaire, Tana French m'apparaissant totalement incapable de porter ce mystère au delà de son exposition dans le premier quart du livre et des quelques manifestations fantastiques au fil de l'histoire, parce que cela l'entrainerait dans un domaine où elle ne ferait pas illusion très longtemps.

Dès lors, la sensation d'avoir perdu son temps à lire les 565 pages de ces Écorces de sang peut nous envahir quelques instants avant de s'évanouir. De vrais polars, qui se vendront peut-être moins que les œuvrettes de Tana French mais écrits avec passion et talent, nous attendent.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/06/2009



Notes :

[1] Chez Michel Lafon, 2008

[2] C'est-à-dire que French est totalement incapable de donner une voix masculine à Ryan. Et, si elle avait dû développer Sam O'Neill, il en aurait été de même.

[3] Dans la bouche d'un narrateur masculin s'entend. Sorte de fantasme féminin asexué de l'amitié homme-femme qu'on retrouvera d'ailleurs dans le roman suivant.

[4] Comme le confirmera l'accueil enthousiaste sur les blogs de livres féminins.

Illustrations de cette page : Dolmen irlandais - Truelle

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concerto pour orchestre et Divertimento pour cordes de Béla Bartók, Orchestre d'État de la Hongrie dirigé par Antal Doráti (Hungaroton)