Le Vallon des Parques

L
Sylvain Forge

Le Vallon des Parques

France (2013) – Toucan (2013)


En 1943, dans les environs de Vichy, des corps de fillettes atrocement mutilés sont découverts, laissant penser à la présence d'un animal sauvage. André Lange, vétéran des Brigades du Tigre qui végétait jusque-là dans un emploi de bureau, est nommé nouveau directeur de la Sûreté de l'État français avec en charge de régler rapidement cette affaire. Il fait appel à son ancienne équipe, dont la réunion va être la première difficulté.

L'introduction du roman – un cul de basse-fosse de la Rome antique dans lequel achève de pourrir le chef arverne qui se dressa contre César – ainsi que son motif général – d'horribles meurtres d'enfants – pouvaient faire craindre le pire de ce Vallon des Parques.

Sylvain Forge met cependant en arrière-plan pour une bonne moitié de son livre cet aspect criminel. À travers le destin compliqué de ses flics, il trace un portrait plutôt convaincant de cet état croupion réfugié à Vichy, partagé entre les exigences de son maître nazi et les rêves de Révolution nationale du vieillard ayant fait « don de sa personne à la France ». Entre les fonctionnaires qui envisagent déjà la Libération et pratiquent un double ou triple jeu schizophrène et les jusqu'au-boutistes, miliciens en tête, persuadés de la victoire finale du Reich et ivres de la puissance que leur assure une bienveillante impunité donnée par le Maréchal, les policiers intègres rassemblés par André Lange ont fort à faire. D'autant que leurs commanditaires sont à la fois pressés d'obtenir un résultat et peu regardants sur la culpabilité de la personne qu'on leur remettra.

Les meurtres sont tous situés dans une zone géographique instable, celle où un maquis naissant, alimenté par tous les réfractaires au STO et encore mal armé, tente de s'organiser. La lutte contre les terroristes, menée de conserve par la Gestapo et ses supplétifs miliciens (souvent amis d'enfance ou voisins des résistants) étant une priorité absolue, la tâche de nos enquêteurs s'en trouve évidemment compliqué.

La personnalité du criminel, dont la révélation progressive et la traque vont peu à peu passer au premier plan du Vallon des Parques, relève elle aussi de l'Histoire, celle des rêves occultes et ésotériques de certains dirigeants nazis. Leurs prétentions étaient tellement démentes que celles animant le tueur poursuivi par les hommes de Lange apparaissent parfaitement “ logiques ”. L'auteur utilise notamment de façon astucieuse (c'est-à-dire en ne prenant surtout pas parti) le site de Glozel, dans lequel les délires d'Himmler et de l'Ahnenerbe pouvaient parfaitement s'ancrer. Même si l'ensemble reste cohérent, j'ai été beaucoup moins convaincu par l'histoire d'Apolline, la traque finale qui dénoue toutes les positions antérieures, ainsi que par certains raccourcis ou facilités scénaristiques qui permettent que tout ceci s'ajuste pile-poil.

Je sais gré à Sylvain Forge de n'avoir pas cédé, dans Le vallon des Parques, à cette méchante tendance d'abrutir le lecteur avec d'indigestes passages encyclopédiques relatant ce qu'il est bon de connaître pour comprendre l'action. Il a résolument choisi de multiplier les fils narratifs, créant des personnages et des situations parfois secondaires qui illustrent tout à fait la complexité de l'époque [1], même si le foisonnement et la connotation historique de sa fresque risquent de décourager certains lecteurs. Cela assure un vrai rythme au récit, au détriment cependant de la psychologie de certains caractères – Lange ou Geitel par exemple – dont on a peine alors à admettre réactions ou comportements [2].

Servi par une écriture plutôt utilitaire (rigoureuse et sans originalité), Le vallon des Parques aura des qualités à faire valoir en ce début d'année 2013 (en librairie le 9 janvier 2013).

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/12/2012



Notes :

[1] Par exemple l'épisode autour des biens de l'inspecteur Darmon qui permet à la fois de rappeler les pratiques de dénonciation des Juifs, leur spoliation et la délation encouragée (et rétribuée) par la Milice, puis en filant l'histoire d'Elias, de montrer comme cette dernière réglait des questions qui n'étaient pourtant pas de son ressort (pillage et destruction de la ferme dans laquelle se cachait le fugitif, puis interrogatoire et torture de celui-ci en dehors de tout contrôle juridictionnel).

[2] La scène du viol dans le bordel est incompréhensible au regard de ce que l'on sait du personnage incriminé. Rien n'explique la facilité avec laquelle Adèle devient la maîtresse de Geitel et encore moins la défiance de celui-ci qui suivra. La personnalité d'Auguste Bradoc, entre sa concupiscence initiale et son héroïsme final, me semble la plus improbable.

Illustration de cette page : Milicien lors d'une rafle

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Cantates BWv 9, 94 & 187 de Johann Sebastian Bach (DHM - 2001) – Sonates pour piano de Franz Schubert, Alfred Brendel, piano (Philips - 1985)