Frontière mouvante

F
Knut Faldbakken

Frontière mouvante

Norvège (2005) – Seuil (2011)


Traduction d'Helène Hervieux

Un homme couche avec une jeune femme rencontrée dans un camping près de la frontière suédoise. Amoureux, il revient le lendemain les bras chargés de présents, mais la belle a disparu et, en la cherchant, il comprend qu'il s'agissait d'une prostituée. Furieux contre elle et contre lui-même, il reprend la route, de nuit et sous la neige. Son chemin croise à nouveau celui de la jeune femme...

La Frontière mouvante dont veut nous entretenir Knut Faldbakken n'est pas seulement cet espace poreux entre deux pays, autrefois témoin des parties de cache-cache entre contrebandiers et gabelous lancés sur leurs traces. Cette zone sauvage, parfois désertique, sûrement interminable, entre Norvège et Suède, est désormais un enjeu pour une criminalité organisée, violente et internationalisée, prête à tout pour fournir à une nation perdue au bout de l'Europe et à ses riches ressortissants les divertissements et denrées exotiques auxquels leur donne droit leur participation à une société mondialisée.

prostitutionL'auteur décrit avec sobriété les deux côtés du miroir, la violence faite aux femmes pour les soumettre, les briser, les transformer en objets de consommation jetables et sans dignité. Mais aussi l'autre violence, celle de l'indifférence, du silence, du mépris. À l'instar du menuisier Arne Vatne ou de la patronne du camping Birgitta Carousel, la rigoriste Norvège condamne, mais ferme aussi les yeux [1]. Chacun ne veut envisager qu'une partie du problème : Arne, celle du consommateur floué dans ses “sentiments” mais continuant d'acheter les services de ces enfants terrorisées venues de l'Est, Birgitta celle du flux financier régulier que lui amène la location ferme et à l'année de caravanes où elles officient et dont elle refuse pareillement d'entrevoir la détresse.

Car la Frontière mouvante est d'abord celle qui permet à chaque individu de vivre au milieu de telles horreurs. De les rejeter loin, d'en faire porter la responsabilité à autrui, de ne jamais accepter qu'elles soient de son fait. Le discours raciste tenu par la plupart – ou les stratégies d'évitement de la hiérarchie policière d'Hamar estimant prioritaires quelques kilos de haschich sur quelques putes russes –, dissimulent mal la lâcheté fondamentale et l'indifférence qui habitent l'être humain, cette faculté qu'il a de voir midi à sa porte et la paille dans l'œil de son voisin.

C'est évidemment dans le très complexe et abouti personnage d'Arne Vatne que Faldbakken montre subtilement tous ces petits arrangements avec la morale. Arne est à la fois coupable et victime : client surpuissant de ces fragiles prostituées au point de pouvoir les détruire [2] en toute impunité, il en découvre le versant sombre et violent, sa propre fille étant tombée dans les filets de cette bande qui sévit de chaque côté de la frontière. Tout ce qui lui permettait de rejeter au loin sa responsabilité explose au contact de cette réalité. Comme s'effondre le rejet sur l'autre que lui autorisait son racisme ordinaire, qui voyait dans l'étranger la source de toute cette dérive mafieuse alors que les commanditaires vont se révéler de respectables entrepreneurs scandinaves.

Le superflic Timonen recèle également sa dose d'ambiguïté et une versatilité morale qui complètent parfaitement la démonstration voulue par Knut Faldbakken à travers le personnage plus syncrétique du menuisier.

Face à eux, l'intransigeant Valmann ne connaît pas la Frontière mouvante d'une conscience fluctuante. Prototype du policier intègre et besogneux, il vit de toute son âme la douleur de ce monde, car il ne peut composer avec elle, et cette position n'est pas négociable, pas même au regard des intérêts supérieurs de la police des frontières.

Faldbakken construit avec beaucoup de minutie un héros rigoureusement ordinaire, remplaçant son manque certain d'assurance, son absence de fulgurance intellectuelle ou de réel courage par sa seule obstination, sa dévotion à l'idée de rendre ce morceau de Norvège moins laid parce qu'un peu plus juste. Ordinaire, mais engagé et c'est là toute la différence et la profonde leçon de ce roman.

Les femmes – enfants ou adultes – sont les éternelles sacrifiées de ces archaïques et sinistres jeux de pouvoir et d'argent où s'affrontent les hommes. Frontière mouvante fait parler pour toutes les autres l'inlassable survivante qu'est Kaisa, et toutes ces jeunes filles – Evy, Vlasta, Anne – dont la vie est, chaque jour, broyée par la barbarie des frères, des maris, des pères et des voisins qui leur ressemblent.

Par un auteur dont la finesse d'écriture se révèle passionnante, Frontière mouvante est un roman fort, qui aurait mérité une fin plus sombre que ce happy ending un peu forcé [3]. (en librairie le 3 mars 2011)

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/03/2011



Notes :

[1] Depuis le 1er janvier 2010, le recours à des services sexuels tarifés est un délit dans le royaume, la prostitution restant légale.

[2] La montée de ce sentiment de toute-puissance est assez semblable à celle utilisée par Håkan Nesser pour son meurtrier dans Funestes carambolages

[3] Knut Faldbakken ne laisse évidemment pas entendre que le problème criminel est réglé. Au contraire, Timonen et Valmann savent que leur tâche ressemble au tonneau des Danaïdes.

Illustration de cette page : Prostitution • Cabane dans le Finnskogen

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Waterloo Lily de Caravan (1972) • Hounds of love de Kate Bush (1985)