Les années rouge et noir

L
Gérard Delteil

Les années rouge et noir

France (2014) – Seuil (2014)


La vie politique durant les Trente Glorieuses, à travers la trajectoire de quatre personnages ayant été en contact au cours de la dernière année de la Seconde Guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale a profondément fait bouger les lignes du combat politique, en consacrant l'émergence des deux forces légitimées par leur lutte contre le nazisme – gaulliste et communiste – et en décrédibilisant pour quelques années une droite nationale compromise avec l'occupant.

En suivant l'engagement de quatre acteurs principaux et d'un grand nombre de personnages secondaires (anonymes, politiques, syndicalistes militant durant cette période), Les années rouge et noir reconstituent de façon plutôt plaisante cette page d'histoire. Delteil rappelle que le clivage idéologique pouvait parfaitement céder devant le souvenir du combat commun (la gaulliste Anne Laborde et Alain, le cadet du FTP Jean Véron) tout comme il pouvait séparer des familles (la même avec son frère Jean-Pierre, engagé dans la L.V.F. [1] et futur activiste de l'extrême droite), quand il ne débouchait pas sur une appréciation tactique différente de la situation dans un même camp (le magouilleur Bacchelli contre le jusqu'au-boutiste Laborde).

Dans cet univers plutôt stable malgré l'enjeu du retour de de Gaulle et la crise algérienne très clivante pour les droites, Aimé Bacchelli, ancien lieutenant de Déat [2] et homme de l'ombre, est le trait d'union parfait entre les petites frappes fascisantes, les patrons pressés de museler les syndicats et des élus mangeant à tous les râteliers, tout en offrant à son anticommunisme et antiouvriérisme viscéral une façade de respectabilité dont se sont inspiré bien des think tanks actuels. Anne Laborde est la fidèle – et du coup aveugle – gaulliste happée dans le fonctionnement de l'officine barbouze du régime (le S.A.C) après avoir accepté le fichage des opposants. Jean-Pierre Laborde sera de tous les combats de l'extrême droite ce qui permet aux Années rouge et noir de dresser un aperçu convaincant des affrontements très violents ayant eu lieu pendant ces trente ans. Alain Véron, zazou sous l'Occupation, a repris le flambeau de son frère, FTP assassiné par des fascistes lors de la Libération de Paris : compagnon de route du Parti communiste à l'usine puis comme petit patron, il aidera le FLN durant la guerre d'Indépendance – devenant du même coup une cible pour l'OAS –, puis finira par militer pour les droits des homosexuels au sein du F.H.A.R.

Les années rouge et noir possèdent un fil conducteur – les fichiers automatisés puis informatisés – que se dispute chaque camp dans des luttes clandestines directement héritées de la Résistance. Durant Vichy, qui ouvre le roman, et sous Kadhafi qui le ferme, on retrouve la société Bull, participant en toute impunité au combat contre les peuples du monde, pour le seul appât du gain. Gérard Delteil pratique avec beaucoup d'habileté l'ellipse qui lui permet de se déplacer aux périodes véritablement signifiantes. Son propos est bien entendu simplifié, mais parfaitement documenté, ce qui devrait intéresser à la lecture des Années rouge et noir un large public.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/02/2014



Notes :

[1] Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme. Comme son nom l'indique, regroupait des volontaires (moins de 6 000 pour toute la guerre) souhaitant se battre aux côtés des nazis. Moqué par l'état-major allemand qui s'en méfiait, la L.V.F. fut engagée sur le front Est où elle subit de lourdes pertes. La L.V.F. fut dissoute sur l'ordre d'Himmler et ses effectifs versés dans la division SS Charlemagne. Après le conflit, les survivants touchèrent une pension de la part du gouvernement allemand jusqu'en 1990.

[2] Homme politique d'abord socialiste, il tente d'unifier les différents mouvements collaborateurs en zone occupée avant de fonder le Rassemblement National populaire, concurrent du Parti Populaire Français de Doriot, en 1941. Ministre du travail de Vichy en 1944, il sera du voyage à Sigmaringen puis fuira en Italie où il finira ses jours dans un couvent, après sa conversion au catholicisme. Condamné à mort par contumace à la Libération. Le personnage du milicien Bout de l'An, dans Les années rouge et noir, a un destin similaire.

Illustration de cette page : Pierre Debizet, l'un des maîtres barbouzes de ces Trente Glorieuses.