Le crime de Julian Wells

L
Thomas H. Cook

Le crime de Julian Wells

États-Unis (2012) – Seuil (2015)

Titre original : The Crime of Julian Wells
Traduction de Philippe Loubat-Delranc

Julian Wells, écrivain spécialisé dans les meurtriers de masse de l'Histoire, met fin à ses jours sur l'étang de la propriété familiale. Aux yeux de sa sœur Loretta et de son meilleur ami, le critique littéraire Philip Anders, rien ne justifie ce geste. Ou bien Julian Wells n'était-il pas celui que pensaient connaître ses deux proches ?

Le suicide reste une énigme qui peut laisser chez les proches un profond sentiment de culpabilité. « Qu’aurais-je pu dire pour le convaincre de ne pas le faire ? » se demande évidemment le narrateur du Crime de Julian Wells devant la mort de son ami. Il n’y a guère de réponse possible, encore moins certaine et c’est sans doute pour cela que, placés dans une situation similaire, beaucoup se réfugient derrière l’apparente absurdité du geste.

Le narrateur choisi par Thomas H. Cook préfère penser qu’il ne connaissait pas finalement si bien celui qui était, pourtant, son meilleur ami depuis l’enfance. Sa profession de critique littéraire n’est pas étrangère au voyage qu’il entreprend, sous nos yeux, dans le passé et/via les essais historiques de Julian Wells. Habitué à rechercher dans les livres leur sens caché ou les intentions inavouées de leurs auteurs, il ne peut se défaire de ce côté analytique, méticuleusement posé, qui faisait de lui l'exact contraire, l’opposé de Wells.

Il y est d’autant plus poussé que l’œuvre du suicidé – chacun de ses ouvrages pouvant être un caillou blanc sur le chemin de cette volatile vérité – est une descente en crescendo au cœur de la noirceur humaine. Anders est certain que c'est là qu'il (re)trouvera son ami... et dans ce crime mystérieux qu'il était persuadé avoir commis.

On sait le goût du romancier pour mettre en lumière le Mal, pour en mesurer la présence même dans les histoires d’amour les plus simples et c'est dans une telle quête qu'il nous entraîne une fois encore avec Le crime de Julian Wells. Le Mal nous est consubstantiel et il se niche parfois dans les meilleures intentions. En quoi alors est-il si différent de celui qui habitait les grands meurtriers auxquels Wells consacra sa vie –  Gilles de Rais, Erzsébet Báthory ou Andreï Romanovitch Tchikatilo ?

Une autre piste souvent empruntée par Cook est celle des relations père-fils et leurs problématiques de transmission, de l'héritage. Le triangle formé par le père Anders, Philip et Julian, abordé en contrechamp, est sans doute la meilleure part du roman, la plus réflexive en tout cas. La quête du crime de Julian Wells devient dès lors, pour le narrateur, celle de cette filiation ratée, la découverte d'une part de son père qu'il n'aura pu saisir et comprendre malgré leur affection mutuelle, et que le vieil homme reporta dans l'aventureux, farouche et finalement suicidaire Julian. Deux faces pour une médaille du fils parfait...

Le dispositif narratif alliant allers-retours entre passé, présent et œuvres est extrêmement séduisant, faisant du Crime de Julian Wells un livre érudit, conduit tel un roman d'espionnage ou d'aventures bourré de références historiques et littéraires – à l'image d'Anders, mais à peu près aussi barbant et distant que lui. Tout se joue sur le twist final qui clôt intelligemment les arcs autour du Mal et de la filiation et sort, in extremis, le lecteur du Crime de Julian Wells d'un certain ennui.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/10/2015



Illustration de cette page : Andreï Romanovitch Tchikatilo, le Monstre de Rostov.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Dizzy Digs Paris de Dizzy Gillespie (1953 - Giant Steps Remaster) – Watarase (Solo) de Itabashi Fumio (1981 - Columbia-Japan)