L'étrange destin de Katherine Carr

L
Thomas H. Cook

L'étrange destin de Katherine Carr

États-Unis (2009) – Seuil (2013)

Titre original : The Fate of Katherine Carr
Traduction de Philippe Loubat-Delranc

George Gates, écrivain voyageur devenu journaliste local n'a pas surmonté le meurtre de son fils Teddy, sept années plus tôt. Culpabilisant de n'avoir pas été allé le chercher à l'école, il souffre surtout de l'impunité dont a bénéficié l'assassin, qu'il pense avoir aperçu le jour du drame. Il est un jour approché par un ancien policier, Arlo, qui vit depuis vingt ans avec l'échec de son enquête sur la disparition d'une jeune femme, Katherine Carr.

Une personne se piquant de connaître le roman noir estimait un jour que les livres de Thomas L. Cook parlant tous de la même chose, ils étaient parfaitement prévisibles ce qui rendait difficilement compréhensible l'intérêt qu'ils suscitaient, notamment chez les chroniqueurs.

La complexité de construction de L'étrange destin de Katherine Carr, dans laquelle George Gates relate à un homme croisé sur un bateau sa propre histoire de père inconsolable, dans laquelle une Katherine disparue raconte – fiction ou réalité – celle d'une Katherine en train de disparaître, plonge le lecteur dans un inconnu, un impalpable brouillard que la dernière phrase du roman ne dissipe pas entièrement. À vrai dire, il n'y a rien de “ solide ” ici, à l'exception des quelques plages durant lesquelles George évoque ses voyages passés, son actuel travail de journaliste et ses possibles sujets d'articles. Tout le reste est incertain, trompeur, indéterminé, en tous les cas marqué d'une profonde douleur de vivre, et il faut accepter de se laisser porter par ce qui ressemble au courant capricieux d'une rivière froide et noire dans laquelle nous n'avons que peu souvent pied.

Katherine Carr a écrit des poèmes et une histoire étrange, dont la découverte progressive va rythmer la relation que George noue avec Alice Barrows, une enfant atteinte de progéria, qui vit là ses derniers jours et se passionne pour ce mystère. Quelques années avant sa disparition, Katherine avait été attaquée par un inconnu, qui l'avait battue et lui avait tailladé bras et jambes avant de s'évanouir dans la nature. Elle avait vécu ensuite dans la hantise de son retour au point que l'ombre de l'homme était devenue son seul horizon, une présence dévorante qui l'obligeait à vivre recluse pour ne pas l'affronter.

Puis, sans traces ni explications, ne laissant derrière elle que cette insolite histoire la mettant nommément en scène face à un homme – Maldrow – aux motivations troublantes, Katherine Carr s'en était allée. De ce récit, Alice qui meurt ne peut avoir la même vision que George qui survit, avec sa culpabilité et ses souvenirs. D'autant que l'étrange destin de Katherine Carr semble jouer sur la perception du réel du journaliste, frôlé à plusieurs reprises par le surnaturel, ou plutôt le non-visible, ces choses qui sont toujours déjà présentes mais auxquelles on ne fait pas attention, ou que l'on ne peut déceler qu'en un état second, plus affuté parce que nos défenses rationnelles sont diminuées.

L'étrange destin de Katherine Carr démarre si lentement qu'il faut veiller à ne pas se décourager, puis persévérer dans les entrelacs complexes qui suivent. Le jeu de miroirs proposé par Thomas L. Cook ouvre sur de profondes douleurs inlassablement répétées, des deuils impossibles, d'odieux meurtriers dont le souvenir des actes horribles a hanté Katherine Carr, avant de passer dans le corps frêle et condamné d'Alice, laissant cependant entendre ce murmure d'espoir présent en chacun de nous que le Mal – car il s'agit toujours de cela dans les romans de Cook – ne peut être vainqueur (en librairie le 3 janvier 2013).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/01/2013



Illustration de cette page : Enfant atteint de progéria

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Die schöne Müllerin et Winterreise de Franz Schubert, Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), Gerald Moore (piano) (DGG - 1972)