Au lieu-dit Noir-Étang...

A
Thomas H Cook

Au lieu-dit Noir-Étang...

États-Unis (1996) – Seuil (2012)

Titre original : The Chatham School Affair
Traduction de Philippe Loubat-Delranc

Dans le milieu des années 20, là où l'Amérique blanche et puritaine a commencé, l'arrivée d'une jeune femme indépendante comme professeur d'art sème le trouble dans une communauté. Un demi-siècle plus tard, l'un des principaux protagonistes, fils du directeur de la Chatham School se souvient et révèle ce qui s'est réellement passé au bord du Noir-Étang .

S'il n'était la façon tout à fait particulière qu'à Thomas H. Cook de mener son roman, on pourrait penser qu'Au lieu-dit Noir-Étang... est une assez classique histoire sentimentale, amour impossible dans une communauté intolérante, sur fond de rivages fouettés par les vents océaniques.

Rapporté par un narrateur alors adolescent, gorgé d'idéaux romantiques et en conflit ouvert avec un père dominateur qu'il charge de tous ses maux, le récit n'hésite d'ailleurs pas à utiliser certains clichés que l'on croirait sortis d'une édition illustrée des Hauts de Hurlevent (Henry Griswald compare d'ailleurs Mlle Channing et M. Reed à Catherine et Heathcliff) et à nourrir son atmosphère de scènes dignes du pinceau de John Martin [1].

Le premier intérêt du roman est de retracer, non pas ce qui s'est réellement passé, mais ce qu'Henry a perçu des événements, dans l'état d'esprit mélancolique qui était le sien au moment des faits. Elizabeth Channing – éduquée librement par un père qui a tout abandonné pour l'amour de son enfant et l'a entrainée, à sa suite, dans une passionnante course à travers le monde –, possède pour lui tous les attraits de l'inaccessible étoile. En montrant qu'une autre vie est possible, la jeune femme glisse dans le cœur du garçon le poison de l'espoir, celui de s'arracher un jour, autant aux convenances qu'à l'ambiance morbide du Cap Cod.

Très intelligemment, à mon sens, Cook évite la fascination sexuelle pour ne retenir de la relation entre le fils du directeur de l'école de Chatham et son professeur que les distorsions nées de la fixation du narrateur pour l'apparente transcendance de son modèle. Au lieu-dit Noir-Étang... est un roman sur l'hallucinatoire, sur la perte de repères et la déformation du réel provoquées par la passion [2]. De fait, la possible liaison amoureuse entre Mlle Channing et M. Reed n'a pas besoin d'être vraie pour exister, elle puise sa réalité dans le regard que posent sur elle, autant Henry que sa mère, la jeune Sarah qu'Abbey Reed, l'épouse délaissée.

Or toutes ses opinions sont fausses, toutes se construisent sur des apparences qui s'abreuvent à la source des préjugés de chacun, sur des présupposés dogmatiques (Mme Griswald condamne a priori Elizabeth, au nom des femmes qui protègent leur foyer contre les intrigantes voleuses de mari, Abbey Reed a déjà été abandonnée au pied de l'autel,...) ou sur des frustrations (Henry vit par procuration son envie de liberté à travers le couple Channing-Reed) qui toutes rendent erronées ou, plutôt, approximatives, incomplètes, ces perceptions. Seul le vieux Griswald, alors honni par notre narrateur, semble avoir gardé la tête froide, s'abstenant de juger ou de prendre parti, même quand les ragots commencèrent à envahir les discussions autour de son école. C'est sans doute cette attitude, cette tolérance à autrui (cette bonté simple dira Elizabeth) qui ruinera, par la suite, sa carrière et sa vie.

Si Au lieu-dit Noir-Étang... est passionnant, ce n'est pas seulement pour les thèmes abordés, plus profonds donc que leur apparence, mais bien aussi par la façon dont Thomas H. Cook retient notre attention, de chapitre en chapitre. Nous savons dès les premières pages que quelque chose de terrible est arrivé au Noir-Étang, mais quoi exactement ? En délivrant par bribes les informations, l'auteur nous oblige à imaginer l'événement, à en faire émerger une réalité de faits épars (un peu à la façon des personnages de l'intrigue) qui s'assemblent et peuvent se contredire jusqu'à devenir une simple vraisemblance, mais pas la vérité. Celle-ci, donnée in extremis, était totalement introuvable et pourtant toujours déjà là, comme une évidence.

Diabolique par sa construction et d'une riche profondeur morale, Au lieu-dit Noir-Étang... est un autre roman incontournable de ce début d'année 2012 (en librairie le 12 janvier 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/01/2012



Notes :

[1] Célèbre peintre et graveur anglais du début de XIXème siècle, qui illustra notamment Le Paradis perdu de Milton.

[2] Au moment du procès, alors que l'avocat de la défense lui présente le portrait fait d'elle par Henry, Elizabeth ne déclare-t-elle pas : « Ce n'était pas moi... » ?

Illustrations de cette page : L'un des quatre phares de Chatham, MU • Femme sur une falaise

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Centenaire Eugen Jochum (Bach - Cantate de mariage BWV202, Franck - Symphonie en do mineur, Debussy - Trois nocturnes, Brahms - Symphonie n°4 en mi), Concertgebouw d'Amsterdam, RIAS de Berlin - Harmonia Mundi