Les neuf dragons

L
Michael Connelly

Les neuf dragons

États-Unis (2009) – Seuil (2011)


Traduction de Robert Pépin

À South L.A., un vieux chinois propriétaire d'un magasin d'alcool est abattu. Après un début d'enquête difficile, Bosch, qui l'avait rencontré dix ans auparavant, est mis sur la piste d'une triade. Un suspect qui tentait de quitter le pays est arrêté, mais quelqu'un menace Bosch, lui conseillant d'abandonner l'affaire. Quelques heures plus tard, une vidéo de sa fille Madline, qui vit à Honk Kong, laisse supposer qu'elle est aux mains de ravisseurs inconnus.

Les neuf dragons marquent le retour sur le devant de la scène d'Harry Bosch, après une prestation plutôt médiocre en second rôle dans Le verdict du plomb. Michael Connelly, sans doute lassé de faire vivre toujours un peu le même type d'histoire à son héros a décidé, cette fois-ci de le « mettre en péril ».

Le roman se présente comme un étrange mix entre un procedural classique dans la Cité des Anges et une partie action, plutôt inhabituelle pour l'auteur, dans le Port aux Parfums, ces aventures chinoises s'intercalant à mi-chemin de l'histoire. L'assassinat du vieux Li est résolu à le fin du livre, après le retour d'Harry à Los Angeles en provenance de la Région Administrative Spéciale.

Disons tout de suite que l'enquête criminelle initiale à L.A. – réellement peu passionnante à lire – n'est que prémisse bâclée au morceau de bravoure que mijote Connelly et qui va commencer à la découverte de l'enlèvement de sa fille. Elle permet surtout à l'auteur de montrer, de façon assez artificielle, à quel point Harry a désormais l'instinct paternel chevillé au corps malgré les milliers de kilomètres d'Océan Pacifique qui le séparent d'une progéniture qu'il ne voit que quatre fois par an. Averti du kidnapping via la vidéo envoyée par les ravisseurs, il devient d'ailleurs totalement hystérique, habité par le besoin de partir à Hong Kong pour la sauver, ce qui prouve à nouveau à quel point il surjoue prend au sérieux son rôle de père. À partir de cet instant, le lecteur devra avancer dans le roman avec beaucoup de foi, car des événements quasi surnaturels vont entourer la croisade de Bosch, qui dispose d'un laps de temps très court pour délivrer son héritière : une journée [1].

Je vous vois froncer les sourcils : 24 heures frénétiques pour accomplir une mission, cela sent son Jack Bauer. C'est un peu vrai, même si les références de Connelly ne doivent pas être cherchées seulement dans la célèbre série de la Fox [2]. Cette partie chinoise des Neuf Dragons offre surtout quantité de similitudes (tant que l'on pourrait presque hurler au plagiat) avec un film bourre-pifs sorti un an plus tôt : Taken, de l'impayable duo Besson-Morel, avec Liam Neeson dans le rôle du père vengeur. Je ne vais pas relever ici toutes les ressemblances, mais si lire le livre et voir la pelloche ne vous rebute pas trop, vous pourrez aisément les comparer. Sinon, la note [3] vous résume les grands moments de Taken.

Pour construire le sentiment d'urgence qui doit gagner le lecteur des Neuf Dragons, Michael Connelly n'y va pas par quatre chemins : il déverse, à de nombreuses reprises, des litres d'adrénaline dans les veines de son héros, ne mégote pas sur le nombre de cadavres qu'Harry laisse dans son sillage tout en recourant à des ficelles scénaristiques proprement invraisemblables. Parmi celles-ci, on peut noter le fait que sa fille de 13 ans a eu la présence d'esprit de perturber l'enregistrement de la vidéo afin que son Daddy puisse y découvrir des éléments signifiants pour localiser l'endroit où elle se trouvait (car les ravisseurs chinois ont été suffisamment crétins pour envoyer cet enregistrement avec ces informations. Ils sont bêtes ces Chinois).

Par chance, c'est avec le portable de Madline qu'a été tourné le clip et, en bonne petite amerlocaine, elle disposait d'un appareil doté d'un écran de 1 trillion de pixels, qui a permis aux spécialistes du LAPD d'obtenir un agrandissement intelligible de l'image, là où la même vidéo depuis votre smartphone ou tablette de dernière génération n'aurait produit que des pâtés colorés. Le grand sorcier indique même à Bosch que l'endroit est proche d'une ligne de métro (grâce à une analyse acoustique pas piquée des vers. C'est fou ce que l'on peut faire dire à une compression MP3), mais ne lui dit pas le nom de la station, il faut quand même qu'il reste quelque chose à faire au héros.

Du coup Harry localise immédiatement le quartier de Hong Kong dans lequel est séquestrée son héritière, ça tombe bien, il n'a pas beaucoup de temps. Une fois sur zone en compagnie de son ex-femme et de l'aimable chinois (ancien membre des triades, plutôt bonard non ? ) qui lui sert d'amant (à l'ex-femme) et de guide (à Harry), il n'aura aucun mal à situer l'immeuble, alors que Kowloon est sans doute l'une des aires urbaines les plus densément peuplées du monde et un vrai bordel architectural. Et ça continue ainsi jusqu'à la fin. Harry Bosch n'est plus qu' un “ héros amerlocain ” vengeur qui comprend tout et à qui rien ne résiste, profondément raciste, tuant et massacrant sans état d'âme pour sauver la femme blanche des griffes de ces barbares trafiquants de chair fraiche ou d'organes, puis rentrant chez lui comme si de rien n'était, sûr de son bon droit et de son impunité.

Si le personnage d'Harry Bosch a, un jour, été intéressant, ce n'est même plus un souvenir. Si l'auteur a pu écrire de bons romans, il livre ici, avec Les neuf dragons, le spectacle d'une déchéance littéraire que l'on pressentait depuis quelque temps. (en librairie le 5 mai 2011)

P.S. Peut-être pourrez-vous me venir en aide, car Les neuf dragons reposent sur une incohérence de taille. On apprend, au final, que les ravisseurs de Madline n'ont aucun rapport avec l'affaire de Los Angeles. Ils agissent pour leur propre compte, leur propre filière de trafic de femmes ou d'organes, et se fichent bien de ce qui se passe à quinze mille kilomètres de là. Prendre une vidéo de l'adolescente n'a donc pas grand sens, mais, l'adresser ensuite à Harry Bosch –  qu'ils ne connaissent pas et dont ils se fichent comme de l'an 40 puisqu'ils ne sont pas là pour demander une rançon – est évidemment totalement absurde. Du coup, la raison pour envoyer Bosch jouer les Steven Seagal à Hong Kong est parfaitement introuvable... Qui a envoyé la vidéo et pourquoi ? Si vous avez une explication, je suis preneur.

Le 10 mai 2011 : Merci donc à Cassiopée pour m'avoir rappelé que l'expéditeur de la vidéo était Madeline, une farce pour faire venir son père à Hong Kong qui aurait mal tourné (pages 403 et 404) puisque récupérée par de vrais ravisseurs (là aussi, quelle coïncidence !). Cassiopée admet que cette solution, si elle est claire, est plutôt tirée par les cheveux.

Évidemment, cette révélation dans les ultimes pages du roman suscite de nouvelles incohérences : puisqu'il s'agit d'une farce, pourquoi aller à Kowloon tourner le clip (n'importe quel lieu clos convient) ? Puisque Madeline ne souhaitait que faire venir son père, pas être libérée par lui (elle se serait libérée elle-même le jour de son arrivée), pourquoi laisser entrevoir l'endroit où elle était séquestrée ? comment la sœur de Quick, qui vit dans une zone misérable des Nouveaux territoires, peut-elle fréquenter la même école privée friquée que Madeline dans la Valley ? Etc. Dur de sauver le soldat Connelly...

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/04/2011



Notes :

[1] Plus les quinze heures d'avion donneront une journée de 39 heures, titre de la deuxième partie de l'ouvrage.

[2] 24, célèbre série de la chaine Fox où un invincible agent du gouvernement nommé Jack Bauer, disposait de seulement 24 heures pour remettre le monde en marche, suite à un acte de terrorisme perpétré par des gens décidés, souvent bronzés et toujours avec un très fort accent.

[3] Liam Neeson est un dur qui travaillait pour les services secrets américains et qui est désormais retraité à LA, pour être près de sa fille qui vit avec sa mère et qu'il aime vraiment beaucoup (la mère également) mais maladroitement. La fille part en voyage à Paris, emportant un téléphone que lui a payé son père et là, elle est enlevée par des méchants Albanais qui font du trafic de femmes. Mais, miracle, elle a le temps de raconter à son père, via le téléphone, son kidnapping et de lui donner quelques éléments pour qu'il puisse la retrouver. Liamounet débarque à Paris, il ne dispose que de 96 heures pour ramener fifille. Il réussit à retrouver le visage de l'un des membres de la bande dans le reflet d'une photo. Il tue beaucoup de monde, conduit des Audi, ne fait aucune confiance à la police car les flics français ont partie liée avec les bandits albanais, il torture aussi un petit peu au passage. Au final, sa fille se trouve sur une péniche de luxe, prête à être déflorée par un vieil émir. Liamounet tue tout le monde sur le bateau et ensuite, père et fille peuvent rentrer aux ZétatsZunis sans être embêtés par le monceau de cadavres laissé à Paris.

Illustrations de cette page : Le funiculaire qui monte à Victoria Peak – Immeubles dans Kwoloon