L'espoir fait vivre

L
Lee Child

L'espoir fait vivre

Royaume-Uni (2008) – Seuil (2011)


Traduction de Jean-François Le Ruyet

Quittant Hope, dans le Colorado, Reacher a la très mauvaise surprise d'être refoulé de Despair, la ville voisine, par une population plutôt hostile aux étrangers. Bon, c'est le vieil Ouest mais, quand même, personne ne fait rebrousser chemin à l'ex-major qui s'entête... jusqu'à l'apocalypse.

Dans un ouvrage bien plus lourd qu'à son habitude – en nombre de pages comme en contenu ou en intention –, Lee Child donne une nouvelle orientation à son invincible et inoxydable vagabond justicier. L'espoir fait vivre est une métaphore politique très clairement antiguerre, qui rompt avec l'espèce de neutralité passée du personnage au regard de ces thèmes.

L'histoire repose sur l'entêtement de Jack Reacher à révéler ce qui est caché. Il ne s'attaque pas ici à un groupe de malfrats lambda, mais à toute une ville, solidaire et au moins aussi obstinée que lui dans la défense de secrets dont elle n'a même pas conscience. Car Despair est ce genre d'endroit aux mains d'une seule personne, unique pourvoyeur de travail dans une région quasi désertique et inhospitalière au pied des Rocheuses. Et la foule de Despair offre commodément à Thurman, l'industriel habité par une mission divine, ce bouclier humain sourd à la raison qui lui permet de développer son projet fanatique.

De façon très directe, Child décrit Despair comme il voit l'Amérique. Une justice et une police vendues à Thurman, des services publics à l'abandon (la fameuse route de Despair à Hope qu'il va parcourir inlassablement est en ruine alors que celle servant à alimenter l'usine de Thurman est impeccable [1]). L'état sanitaire de la population est catastrophique au point que les habituelles bagarres de bar de Reacher deviennent si faciles qu'elles lui laissent un goût amer. Quant à la vie culturelle, elle n'existe pas.

Despair est une ville de zombies que n'aurait pas reniée George Romero, lui aussi pourfendeur de cette Amérique-là. D'ailleurs, L'espoir fait vivre voit Reacher faire face au pire ennemi qu'il ait eu à affronter depuis ses origines et devant lequel il va détaler sans demander son reste (sur le moment) : une foule organisée, conditionnée à haïr ce qui n'est pas elle. Surtout une population incapable d'exiger autre chose que ce que Thurman consent à lui offrir.

Pas tout à fait cependant et c'est là que cela se complique en termes littéraires. Afin de montrer qu'il existe quand même à Despair des capacités de résistance, Lee Child double l'histoire principale de L'espoir fait vivre de mystérieuses disparitions de jeunes gens dont l'explication finale –  impossible de vendre la mèche ici – est assez vasouillarde et brouille, de par sa réalité, l'intention métaphorique initiale. Pensant renforcer ainsi son message antiguerre, Child affaiblit la démonstration qu'il entendait faire d'une population intellectuellement et civiquement séquestrée par Thurman.

L'autre problème de ce livre est l'abandon, par son auteur, d'un style et de routines qui ont fait son succès pour une écriture “engagée” assez laborieuse. On peut comprendre que la difficulté à lever le voile sur les agissements de Thurman oblige Reacher à faire dix fois l'aller-retour entre Hope et Despair, et même si Child réussit à chaque visite dans la ville hostile à créer une nouvelle épreuve pour son héros, il n'en reste pas moins que ces voyages à répétitions peuvent lasser le lecteur [2]. D'autant que la charge symbolique des personnages tend à alourdir un peu plus le récit alors que l'écriture de Child s'était affranchie, depuis quelques romans, d'une certaine pesanteur.

C'est évidemment tout à l'honneur de l'auteur de L'espoir fait vivre que d'avoir briser l'image de son héros pour faire passer sa critique de l'Amérique. Donnant aussi à sa terre d'accueil quelques leçons de patriotisme, il prend à rebrousse-poil une grande partie de son lectorat étatsunien qui ne lui pardonnera sans doute jamais.

Lee Child pose ici un regard critique sur la guerre, le rôle ambigu de l'armée, le fondamentalisme religieux qui dicte les positions amerlocaines au Proche-Orient et qui n'hésite pas à jouer contre sa population, sur l'anesthésie de celle-ci face à ces problèmes. L'espoir fait vivre a 100 pages de trop, est souvent maladroit, pas forcément toujours subtil, sans doute bien moins vendeur que les précédents opus, mais a le mérite d'exister. Et un auteur qui fait passer ses idées avant son compte en banque est suffisamment rare et sympathique pour être encouragé (en librairie le 20 janvier 2011).

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/01/2011



Notes :

[1] Ou encore l'hôpital de vétérans où se trouve le mari de Vaughan, laissé par l'Administration aux mains du secteur privé, qui est un mouroir sale et sans tenue.

[2] Même si on peut justifier ces répétitions du point de vue métaphorique.

Illustrations de cette page : Une scène de Zombie de George Romero (1978) - Dick Cheney, vice-président des États-Unis

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Avis de tempête de George Aperghis (Ictus - 2004)