Clouer l'Ouest

C
Séverine Chevalier

Clouer l'Ouest

France (2014) – Éditions Écorce (2014)


Vingt ans après l'avoir quittée, un homme écrasé par des dettes de jeu et père d'une petite fille muette revient dans sa famille. Dans les forêts du plateau comme dans les cœurs, c'est l'hiver.

Il est des livres que l'on souhaite retenir, de peur qu'ils ne s'achèvent trop vite, nous laissant orphelins d'un monde.

Il est des livres dont il ne faudrait pas parler, ou seulement avec les yeux, un hochement de tête, l'esquisse d'un sourire, une complicité entendue, parce que le mot ne peut pas tout. Il ne peut pas le cœur, les entrailles, le regard neuf sur ces choses ordinaires, tout ce qui a été profondément affecté par notre lecture... Ou de façon si lourde, si maladroite alors que tout, dans la fulgurante beauté de Clouer l'Ouest, est aérien et juste.

Séverine Chevalier peint... Des miniatures d'enfance, des douleurs d'adultes, des personnages, des sentiments, des fêlures, des forêts sombres et des flocons clairs. À chaque fois une ou deux pages qui s'ouvrent et se ferment aussitôt, laissant en nous une empreinte et l'émerveillement devant ce qui semble si facile, avec ces mots de chaque jour qui pourtant dans notre bouche ou sous nos doigts pèsent des tonnes. Clouer l'Ouest, est un prodige de légèreté, même pour décrire la noirceur des êtres, leur profond désespoir, leur souffrance d'être au monde, leurs amours impossibles, différées, épuisées.

Karl revient sur le plateau de Millevaches, au sein d'une famille qu'il a fuie vingt ans auparavant sans explication et sans remords. Une famille dominée par un père terrible, Doc, vieillard égoïste qui a nié ses deux garçons comme lui-même le fut par son géniteur. Ni Odile, la mère bourrée de cachets attendant un fils de dix-huit ans qui bien sûr n'existe plus, ni Pierre, dit l'Indien, frère mal aimé par tous qui vit désormais à l'écart, n'attachent une réelle importance à ce retour. Aux abois, faible, alcoolique, stigmatisé par son échec, Karl est un poids, la perte d'équilibre de leurs vies construites sans lui.

Séverine Chevalier peint... Les souvenirs, les corps affaissés par l'âge, dévorés par la maladie, la folie, l'angoisse de vivre. Les solitudes surtout, à l'image de ce vieux sanglier après lequel court Doc et qui, blessé, sera le seul à choisir sa mort. La palette est majoritairement dans les gris, les bleus ardoise et les ocres, parce que c'est l'hiver, parce que c'est une terre oubliée – il y a du vert et des ruisseaux pour tous les moments d'enfance –, parce que le drame ne peut que s'abattre ici, même si la saison du tonnerre est passée. Au milieu de tout ceci, Angèle, petite fleur muette, ballotée aux côtés de ce père qui n'en est un que dans ses rêves.

Clouer l'Ouest est un miracle.

Le livre peut être commandé sur le site des Éditions Écorces et auprès des libraires.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/07/2014



Illustrations de cette page : Sanglier

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : La Géographie des Rêves de Sophie Alour (Naïve - 2012)