La peau de l'autre

L
David Carkeet

La peau de l'autre

États-Unis (2010) – Seuil (2012)


Traduction de Jean Esch

De passage dans le Vermont, un journaliste de Chicago, obèse et excentrique, est victime d'un accident de voiture qui l'oblige à résider pour une nuit dans l'hôtel local. Il reçoit la visite d'une quadra éméchée prête à faire des folies contre un bain dans son jacuzzi. Le temps d'aller chercher des préservatifs à l'autre bout de la ville, il retrouve une chambre vide et en désordre. Soupçonné le lendemain d'être pour quelque chose dans la disparition de cette femme, il ne doit son salut qu'à sa ressemblance avec un enfant du cru, absent lui aussi depuis trois ans et dont il endosse l'identité.

La peau de l'autre est un roman insolite, qui donne le sentiment de frôler en permanence le ratage, proposant des moments comiques réussis sans jamais être ouvertement drôle, accordant à une histoire assez improbable un final mélodramatique qui pourra éventuellement faire sourire pas sa naïveté, et dont j'ai pourtant tourné les pages, partagé entre irritation et curiosité.

La faute à ce personnage de Denny Braintree, journaliste vedette d'une revue de modélisme ferroviaire, qui juge les maquettes qu'il va visiter pour son canard à la qualité des histoires qu'il peut y lire et non à la précision de la reconstitution. Lui-même s'en raconte en permanence, dans une sorte de petit théâtre dont il est le centre, omnipotent, capricieux, égotique au point que le bonhomme en devient antipathique et monstrueux. Le regard détaché et suffisant qu'il porte sur l'existence est bien sûr un moyen de s'en protéger, mais David Carkeet ne livre qu'au compte-goutte les éléments qui nous permettrait, sinon d'excuser, du moins de comprendre la façon d'être et d'agir dans le monde de Denny.

Grâce au côté exécrable et donc forcément décalé de son personnage dans l'environnement rural et sans affèterie du Vermont, le romancier développe quelques moments très réjouissants, quand Denny devient Homer, jumeau dissemblable dont il doit tout apprendre pour paraître crédible. Le projet de prendre, au pied levé, la place d'un autre convient tout à fait au tempérament du journaliste, désormais sans attaches. Sa capacité d'invention, permanente et souvent délirante, lui permet d'anticiper les situations ou de rebondir après une erreur, avec une aisance qui renforce son mépris initial pour ces gens qui ne se rendent compte de rien. C'est parfois très amusant (l'épisode des chiens, celui des travaux demandés par Sarah dont il ne comprend pas du tout la nature de la relation la liant à Homer), mais un peu longuet quand même.

Heureusement pour le lecteur, les cailloux dans les nouvelles bottes enfilées sont nombreux, rendant l'enveloppe d'Homer bien moins intéressante à habiter que prévu. Les rebondissements ne manqueront pas, obligeant Braintree à renoncer à ce faux refuge gémellaire pour évoluer et affronter le monde. L'aventure de La peau de l'autre va être, pour cet homme complexe, l'occasion de se dessaisir de son enfance prolongée, faisant émerger de cette confusion identitaire, comme lors d'un rite de passage, un adulte prêt à reprendre cette vie un instant suspendue. Étrange. (En libraire le 5 janvier 2012)

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/01/2012



Illustration de cette page : Un pot de glace Ben & Jerry's

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Kakusei de DJ Krush (1998) • Eden de Everything But the Girl (1984)