La main droite du diable

L
Ken Bruen

La main droite du diable

Irlande (2006) – Folio (2011)


Traduction de Pierre Bondil

Enfermé, dans un état catatonique, en hôpital psychiatrique après la défenestration de la fille de ses amis Jeff et Cathy dont il avait la garde, Jack Taylor accepte de sortir de son enfer personnel et d'affronter à nouveau le réel, se faisant la promesse de ne plus toucher une goutte d'alcool. Toujours hanté par ses fantômes, il retrouve Galway qui n'est plus le village dans lequel il a grandi. La preuve : un curé a été décapité dans son confessionnal.

Au sortir du long tunnel alcoolique qu'a été jusqu'à présent sa vie, Jack Taylor se trouve confronté à une Irlande qu'il ne connait pas. En moins d'une demi-génération, grâce à une politique fiscale bienveillante envers les multinationales, l'île est passée d'un sous-développement ancestral comprenant une pauvreté plutôt bien partagée à une opulence insolente et fortement inégalitaire, balayant au passage nombre de repères culturels qui composaient l'identité irlandaise.

La main droite du diable montre un Jack Taylor déambulant dans un Galway qu'il perçoit encore comme un village alors que la ville est désormais là, plus étendue, plus anonyme, moins gaélique, toujours plus pressée aussi. Bruen joue de ce décalage et de la nostalgie de son personnage pour critiquer ironiquement ses contemporains, moquant avec tendresse ce caractère irlandais en train de se déliter, dans cette course à la richesse qui préfère les choses aux gens.

Tout n'est cependant pas négatif dans ce changement, puisque la vieille duplicité catholique qui maintint sous sa coupe ce peuple dévot vole en éclats. L'enquête sur la décapitation du père Joyce reste assez accessoire dans le roman, mais elle pointe en permanence le renversement des valeurs qui a eu lieu, dans une île où la prépondérance du sacerdotal remonte à l'antiquité celte (ce qui expliquait sans doute, jusqu'il y a peu, sa prégnance).

Bruen s'y engouffre pour mener une charge anticléricale sans retenue. Connues de tout temps par la plus haute hiérarchie apostolique et romaine, soigneusement et méthodiquement étouffées, les affaires de pédophilie qui resurgissent ici ne sont qu'un aspect de cette influence religieuse dénoncée par l'auteur. À travers le personnage de Malachie, c'est également toute cette “ direction de conscience ” des bigots et surtout bigotes (la mère détestée de Jack en premier lieu) et le poids qu'une morale chrétienne dévoyée a fait peser sur le pays qui sont mis en pièces par Jack Taylor.

Ce dernier est d'autant plus sensible à ces changements qu'il a perdu son principal repère, sa toujours opportune possibilité de fuite, en s'engageant à ne plus boire. La main droite du diable retrace aussi ce combat pour l'abstinence que le roman noir nous propose régulièrement, l'apprentissage d'une vie sans la béquille de l'alcool. Chez l'enquêteur de Galway, cette quête est enragée et crépusculaire, teintée d'une dose certaine de masochisme. L'agressivité de Taylor, quand elle ne se retourne plus sur lui de façon suicidaire via la boisson, atteint des sommets (le harceleur de Ridge, la sœur Marie-Thérèse qui a cautionné les actes du violeur par son silence complice en font les frais) et seul l'humour dont Ken Bruen ne peut se départir permet d'en atténuer l'intensité.

La main droite du diable joue avec le lecteur, faisant croire à l'assagissement de Jack, à son possible bonheur avec un héritier d'emprunt qui viendrait – enfin un vivant – peupler sa solitude. Comme d'habitude chez Bruen, il y a des moments réussis, quelques contrastes saisissants, mais aussi – sans doute est-ce tout à fait personnel quand on voit le succès critique qu'il remporte – un je ne sais quoi qui m'empêche une fois encore d'être vraiment séduit.

Une partie du matériel de Dans la main droite du diable a servi au scénario de la seconde adaptation réalisée pour la télévision irlandaise en 2011 : Jack Taylor and the Pikemen

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/06/2012



Illustration de cette page : Iain Glen, qui joue le rôle de Jack Taylor dans l'adaptation des romans réalisées par la télévision irlandaise.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Götterdammerüng de Richard Wagner [Sir Georg Solti] (Decca - 1965)