Sept pépins de grenade

S
Jane Bradley

Sept pépins de grenade

États-Unis (2011) – Seuil (2013)


Traduction de Simone Arous

Katy, une trentenaire qui doit bientôt se marier avec Billy, croise le chemin de Jesse et Mike alors qu'elle se rend chez son amant, Randy. Les deux jeunes hommes, qui se sont connus en centre de détention juvénile, convoitent son pick-up pour un braquage, mais Jesse a soudain d'autres idées en tête. Trois jours plus tard, Billy signale sa disparition.

Bien avant la page de remerciements, on comprend que Sept pépins de grenade n'est pas une fiction, mais un document, c'est-à-dire une version plus ou moins romancée de faits réels. Après lecture des remerciements, on excuse – ou pas – ses intentions hagiographiques, sa platitude, ses préoccupations religieuses très amerlocaines, sa longueur.

L'idée est pourtant bonne de s'intéresser aux autres victimes que sont les parents et l'entourage immédiat d'une disparue, qui gardent encore l'espoir, passent déjà à autre chose ou s'effondrent. La tendance, notamment cinématographique ou télévisuelle, est de nous présenter des gens semblant faire fi de leur douleur pour répondre, impassibles, aux injonctions des enquêteurs tout en essuyant discrètement – on n'est pas de bois quand même ! – une larme sur un visage serein et impeccablement maquillé.

C'était l'un des points forts de l'admirable série danoise Forbrydelsen que de nous montrer la dévastation d'une famille du fait d'un crime, la désagrégation de l'amour, l'installation du doute, la construction de la haine et du ressentiment chez des parents totalement dépassés par la perte de leur enfant [1]. L'histoire conçue par Søren Sveistrup prenait cependant soin de tisser tout cela dans l'enquête, un arrière-plan social et politique généreux et une remise en compte du lien social qui allait au-delà ce cercle étroit.

Narratrice à la première personne d'une partie de Sept pépins de grenade, Shelby Waters est une victime qui a choisi de se bagarrer pour les autres. Elle a perdu sa sœur et, depuis, consacre sa vie à l'aide aux familles. Du soutien psychologique à la recherche des corps, son mouvement de bénévoles tente d'apporter compréhension et réconfort aux proches, dans cette période où espoir et désespoir se mêlent. Tant qu'il ne s'agit que d'une disparition, tout est possible, mais Shelby Waters – une battante et une sainte – sait que le pire est souvent au bout du chemin.

Jane Bradley évacue assez rapidement tout l'entourage masculin de Katy (petits amis présents et passés totalement infantiles, beau-père égoïste) pour ne conserver que la relation entre sa mère Olivia dite Livy – une femme forcément admirable, une sainte –, et Shelby Waters, qui partageront indignation, colère, abattement, espérance, déceptions. Parallèlement, elle va suivre le personnage de Jesse – et dans une moindre mesure celui de Mike – dans ses errances violentes.

Jesse est intelligent, issu d'une milieu prospère, mais l'éducation que lui a donnée sa mère – encore une sainte – est un échec, sans doute faute à son père (encore un égoïste et un cavaleur). Mike est un pauvre type, pas très futé et tirant le diable par la queue pour verser son écot à sa grand-mère – une sainte, je n'y peux rien – qui l'a élevé modestement après son abandon par ses parents.

Les deux garçons cambriolent des maisons et des commerces et remettent le fruit de leurs rapines à Zeke, dont on ne saura pas grand-chose sinon qu'il représente avec son épouse sur le point d'accoucher une sorte de famille de substitution pour Jesse. Ce dernier, gentil avec les enfants, persuadé d'être le démon, va s'enhardir et attaquer, quelques semaines plus tard, une nouvelle jeune femme qui va survivre. Un lien ténu va pouvoir être fait entre la disparition de Katy et cette agression, redonnant espoir à Livy de retrouver vivante sa fille.

Tout ceci est éventuellement émouvant, mais Dieu !, que c'est mal écrit. C'est long, c'est plat, c'est manichéen [2], plein de bondieuseries de tout poil. Bradley n'a finalement pas grand chose à dire sur ce qu'éprouvent Livy ou Shelby, ce qui fait qu'elle se répète beaucoup pour meubler les deux cents pages en trop de Sept pépins de grenade. Seul le portrait qu'elle fait de Katy, jeune femme jouisseuse rebelle à l'ordre et au conforme m'a semblé intéressant et littérairement construit. Celui de Jesse, qui émerge forcément puisqu'il est le Mal, est parfaitement convenu, très éloigné du cas de Loeb & Leopold que tente de nous vendre la quatrième de couverture (voir la présentation que j'en fait dans la chronique consacrée au film de Fleischer de 1958 : Compulsion ou la très complète page sur la Wikipédia anglophone : Leopold and Loeb).

Certains lecteurs trouveront sans doute que Sept pépins de grenade est un bon livre pour rendre compte du martyr de ces femmes, du courage de leurs proches, du dévouement de ces bénévoles. Il n'empêche : Jane Bradley a produit là, à mes yeux, un roman médiocre, replet et parfaitement ennuyeux

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/04/2013



[1] Que l'on retrouve, à l'heure où j'écris cette chronique, dans la série anglaise Broadchurch diffusée sur ITV.

[2] Tous les hommes n'existent que comme prédateurs et/ou comme salopards égoïstes et infantiles. C'est un roman très féminin sans être forcément féministe (éloge du raisonnable pour les jeunes femmes).

Illustration de cette page : Ann Eleonora Jørgensen, remarquable dans le rôle de Pernille Birk Larsen, première saison de Forbrydelsen • Une “ Rose d'Angleterre ” : Jodie Whittaker est Beth Latimer dans Broadchurch.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Les concerts parisiens d'Ornette Coleman (Gambit - 1965-1966) – Left Handed Dream de Sakamoto Riuchi (1981 - MIDIinc)