Le prédateur

L
C.J. Box

Le prédateur

États-Unis (2008) – Seuil (2010)


Traduction d'Aline Weill

Dans les montagnes du Wyoming, un inconnu insaisissable traque les chasseurs, les abat, les dépèce. Tous les chasseurs ou simplement certains d'entre-eux ? Joe Pickett, encombré de son ennemi intime, le Directeur des Chasses et Pèches de l'État, est chargé par le gouverneur Rulon d'y voir plus clair. Et vite, car les associations anti-chasse profitent de l'occasion pour dénoncer cette pratique barbare.

Avec Le Prédateur, Joe Pickett retrouve les montagnes giboyeuses du Wyoming, après son détour plutôt réussi dans le parc de Yellowstone (voir Zone de tir libre). Toujours agent du service Pêche et Chasse de l'État mais, sans affectation particulière, il ne bénéficie plus de logement de fonction et la famille a dû se résoudre à s'installer en ville. Son épouse et ses deux filles se sont rapidement adaptées alors que lui a beaucoup de mal à supporter la promiscuité “ intéressée ” de son voisinage.

C'est donc presque avec soulagement que Pickett va partir à la poursuite de cet être insaisissable qui s'est mis en tête de chasser le chasseur, mettant en péril l'économie de toute une région. Au-delà du suspense, qui paraît quand même assez irréel et bien sanglant quoi que mécaniquement parfaitement posé, Le Prédateur se présente comme un plaidoyer assez manipulateur en faveur de la chasse. Celle-ci pèse lourd dans l'économie de l'État et est encore très présente dans la mentalité et la façon de vivre de ses habitants. Présentée au pire comme sportive et respectueuse (le prédateur ne dit-il pas, lors de son premier meurtre : Je suis un chasseur. Je dispense la dignité ?), la chasse a toujours été au cœur des romans du cycle. Évidemment, Pickett et les autres gardes tombaient bien parfois sur des braconniers qui ne respectaient pas la règle du jeu. Ou sur des viandards dont le seul plaisir était de massacrer le plus de pièces possible en un minimum de temps. Mais notre auteur [1] l'avait toujours présentée, peut-être pas comme une activité barbare pratiquée noblement, mais au moins comme une disposition atavique désormais exercée de façon responsable.

Le Prédateur est l'occasion de se confronter à ceux qui contestent cette vision. Au discours de Klamath Moore, bien rodé, culpabilisateur, outrancier – comme le montre la scène du lycée – , C.J. Box oppose l'honnêteté viscérale de son héros et ce sentiment que la connaissance et le respect de la nature composent en fait le fond culturel de chaque chasseur intelligent. Il tente surtout de rétablir des distinctions, de la différence – donc du sens – dans le discours des opposants qu'il juge simplificateur : un meurtre serait un meurtre, qu'il soit celui d'un animal ou d'un être humain. C'est au nom de cette non-distinction que les antichasses soutiendraient le mystérieux tireur alors que la noblesse d'âme de Pickett le voit affligé par chaque mort d'homme, comme par chaque animal tué sans déférence.

L'histoire criminelle narrée par C.J. Box va (trop) parfaitement servir cette défense de la chasse, lui permettant de triompher symboliquement. Cette victoire obtenue facilement en parant de toutes les vertus son héros et de toutes les infamies ceux de l'autre bord [2], est réellement gênante parce que dogmatique. Sous réserve d'inventaire, ceci semble être une tendance lourde de notre auteur.

Du point de vue romanesque, Le Prédateur fait la part belle aux stéréotypes (les opposants, les femmes indiennes, les citadins, les inévitables soldats de retour d'Irak et même les membres de la famille de Pickett, plutôt bâclés) et ne ménage pas les scènes gore. C.J. Box néglige le personnage de Nate Romanovski au point de n'en faire qu'un homme de main fantômatique des dernières pages, chargé comme je l'avais souligné déjà dans Zone de tir libre d'éviter tout contact impur de Pickett avec la mort d'autrui. Liquidant grâce à ce personnage et plutôt artificiellement une situation antérieure née dans Détonations rapprochées, C.J. Box prépare là, mais de la plus mauvaise façon, l'évolution future (plus citadine ?) de son héros.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/10/2010



[1] En bon responsable du marketing touristique des États des Rocheuses qu'il est.

[2] Certains lecteurs américains ont reproché à Box d'avoir construit le personnage de Klamath Moore en lui imputant tous les défauts que ses détracteurs reprochent au documentariste et cinéaste Michael Moore.

Illustration de cette page : Wapiti

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Hounds of love de Kate Bush (1985)