Plateau

P
Franck Bouysse

Plateau

France (2016) – La manufacture de livres (2016)


Sur le plateau de Millevaches, l'arrivée d'une jeune femme jette le trouble dans un hameau de quatre personnes.

Plateau met de nouveau en scène un coin perdu sur cette Terre. Les personnages y sont (pas tous) frustres et rugueux, moins cependant que dans Pur sang ou Grossir le ciel, car cette fois-ci placés dans des interactions et des situations variées censées révéler leur complexité, leur humanité, la noblesse de leurs actes. Bouysse accélérera ensuite ce morceau de vie paysanne pour le transformer en un final tragique qui fera sans doute chavirer beaucoup de lecteurs, un dénouement surprenant et sanglant où convergeront histoires anciennes et récentes. Livre après livre, j'éprouve le sentiment que l'auteur exploite – sans grande subtilité – le filon d'une ruralité fantasmée, à laquelle on peut se faire prendre éventuellement une fois, mais pas deux.

Une affaire de style

Mes réticences naissent d'abord de l'écriture. La volonté du romancier d'ornementer à tout prix son texte d'images poétiques ou symboliques, dont quelques-unes sont terriblement absconses et pas mal plutôt creuses, est très vite insupportable. Car elle se fait, à mon sens, au détriment du récit dont elle gauchit la construction et ralentit le rythme.

Encouragé par l'accueil réservé à son précédent livre et peut-être par le roman poème de son camarade de collection Patrick K. Dewdney [1], Bouysse a ici lâché les chevaux, ce dont se félicite Catherine dans sa chronique de Plateau :

Si, dans Grossir le ciel, Franck Bouysse s’était attaché à une écriture sobre, adaptée à une histoire terrible et aux paysages arides des Cévennes, on retrouve dans Plateau ce qu’on avait pressenti dans ses romans précédents, Pur sang et Vagabond : un amour de la langue proche de l’enivrement, la recherche éperdue du mot à la fois juste et musical, des phrases tantôt sinueuses, tantôt abruptes, comme le plateau du titre, un lyrisme poétique libéré. [2]

Évidemment, l'appréciation de la qualité de cette poésie restera sujette à débat, affaire de goût et de faculté d'enivrement avant tout. Dans ma critique de Pur sang, j'avais assimilé la plupart de ces effets – essentiellement construits sur des comparaisons (comme/pareil à/semblerait,...) – à de la verroterie. En lisant Plateau, j'ai eu la même sensation d'encombrement baroque dans lequel le récit s'enlise souvent gratuitement. Il y a quelques belles fulgurances, mais beaucoup de déchets aussi. Surtout, nombre de passages n'apportent rien à l'ambiance, aux personnages ou à l'histoire et peuvent être perçus comme des instants suspendus durant lesquels l'auteur propose à l'admiration des foules sa virtuosité. Pour moi qui vient de chroniquer un Ron Rash, cela relève de l'afféterie, de l'imbitable et du narcissique plus que de la poésie. J'ai renvoyé certaines de mes observations en note [3]

La violence faite aux femmes

Pour pouvoir fonctionner, Plateau doit tricher en permanence sur les durées et notre perception du temps qui passe, du temps passé. Or, il y a selon moi deux temps incompatibles. Celui du chasseur, dont rien ne justifie qu'il attende et celui de Cory, battue pendant des années et qui doit se reconstruire et apprendre à faire de nouveau confiance.

Même si Bouysse tente de rester vague sur ces durées, il est conduit à ramasser toutes ses histoires dans une poignée de jours, coupant la poire en deux et ne satisfaisant aucune des exigences. Car son chasseur semble attendre sans raison que le reste de l'histoire passe. Il ne se met en mouvement que lorsque tous les éléments du traquenard dans lequel veut le précipiter l'auteur sont en place, ce qui décrédibilise totalement l'urgence qui l'a fait venir ici [4], sa longue présence sur le Plateau et rend téléphoné (bien que surprenant) le final.

Ces quelques jours sont évidemment importants pour Cory qui commence par évoquer sa souffrance. Mais n'est-ce pas bafouer la douleur d'une femme tabassée à mort durant des années de penser qu'en ce très court laps de temps, elle soit de nouveau prête à aimer, faire confiance et se mettre en ménage, presque sans aucune réticence ni résistance (juste un peu, pour la forme) ? L'auteur a besoin de l'image d'un bonheur absolu assoiffé d'avenir pour rendre encore plus noire la fin, mais cette dissolution de la violence faite aux femmes dans la mièvrerie du désir récemment éveillé de Georges et de son impératif à procréer est parfaitement insupportable. L'amour pourrait donc tout guérir et en quelques jours ? La justesse des personnages que certains commencent à vanter en prend donc un sacré coup, mais il est à craindre que beaucoup de lecteurs adoreront cette bluette.

Chronologie

Durant ma lecture est revenue sans cesse la question de l'âge des protagonistes qui apparaissait comme totalement boiteuse. À l'exception de Georges qui a 44 ans, les données sont vagues et surtout changeantes. Si Virgile et Judith ont élevé ce dernier, ils pourraient avoir moins de soixante-dix ans, soit un écart normal d'une génération. Ce que semble confirmer la vivacité et l'activité du paysan, sa proximité avec Karl, dont on apprendra plus tard qu'il a « aux alentours de la soixantaine... », l'apparition récente de sa dégénérescence maculaire (qui se manifeste entre cinquante et soixante-cinq ans).

Le cas est plus complexe pour Cory, car des indications d'âge existent, mais qui sont contredites par la façon dont Bouysse l'évoque, la décrivant plutôt comme une « jeune femme », parlant d'elle comme de « la fille » qui doit correspondre au rôle qu'elle va jouer, tant dans la folie de Karl que dans le phantasme de Georges. Pourtant, de ce que nous savons, Cory a au moins trente-cinq ans (sans doute bien plus, voir plus bas). C'est une femme mûre ayant souffert longtemps, ce qui rend d'autant plus étonnante la facilité et la rapidité avec laquelle elle accepte une relation avec son hôte et très problématique le fait que Karl, dans son délire de rédemption, a pu la confondre avec la fille de sa jeunesse.

Tout se complique quand Franck Bouysse introduit cette histoire qui associe le père de Virgile et un nommé Martial durant la Résistance. Il nous livre en effet des éléments chronologiques appelés à bouleverser la crédibilité de son édifice narratif. En 1943, Virgile avait huit ans, son frère Henri, six. Tant que nous ne savons pas en quelle année se passe l'action de Plateau, ces renseignements sont de peu d'intérêt. Ce qui n'est plus le cas lorsque Virgile entreprend sa visite à Martial, puisqu'interrogé sur la mort d'Henri, ce dernier nous en donne fièrement la date :« le 12 août 1975 très exactement, juste après la mort de ton père. ».

Nous sommes donc en 2015 et il est dès lors possible de remonter le temps. Virgile, né en 1935, a quatre-vingts ans. Il devient beaucoup moins facile de croire à son énergie, son labeur quotidien, la survenue récente de sa maladie maculaire, ou même qu'à cet âge d'autres maux ne le tourmentent pas. Il y a maintenant un écart de près de deux générations entre lui et Georges, différence qui n'est évidemment pas rendue par Franck Bouysse. Cela brouille également l'image d'Henri, le rebelle de la famille, qui aurait attendu trente-quatre ans pour avoir un héritier, ce qui reste assez peu probable quand même. L'âge de Virgile permet enfin de douter de celui de Cory, nièce de Judith, même si l'on admet que celle-ci était sans doute plus jeune que son époux de quelques années [5].

Du coup, la scène opposant Martial à Virgile, ce dernier ayant mis quarante ans pour venir s'expliquer avec l'ancien camarade de son père, alors que, compte tenu de sa teneur, leur échange aurait pu avoir lieu n'importe quand, est assez improbable, du moins en ses termes [6].

Voilà en gros ce que j'avais à dire de Plateau (dans lequel il y a quelques rares belles choses) qui, malheureusement, obtiendra sans doute un grand succès d'estime.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/01/2016



Notes :

[1] Crocs de Patrick K. Dewdney, chez Éditions Écorce.

[2] Sur le Blog du polar de Velda : Franck Bouysse, "Plateau" : violence et passion

[3] Les figures de style chez Bouysse sont essentiellement des comparaisons, métaphores, catachrèses, hyperboles et le recours fréquent à des synonymes plus chantants, mais qui obligent à consulter son dictionnaire. Par exemple :

« Georges saisit la pomme et se met à détailler les multiples tavelures qui enclavent l'épicarpe, comme s'il cherchait à lire le passé. » L'épicarpe c'est tout bêtement la peau du fruit (synonyme) et elle ne peut être enclavée (catachrèse) par des tavelures (maladie cryptogamique des arbres fruitiers) puisqu'elle les porte. Quant à la comparaison (comme s'il cherchait...), on peut la trouver, dans le contexte, parfaitement gratuite. (page 137)

Devant la tombe de ses parents : « Deux âmes bataillant sous la limaille minérale, comme doivent le faire deux âmes prématurées. » (page 131) Une antilogie (limaille minérale) est au cœur de cette allégorie qui est pour moi totalement incompréhensible.

Catachrèse (le fourvoiement) et métaphore hyperbolique (digestion ou ronronnement ?) s'agissant du chat venant se coucher aux pieds du cadavre de sa maîtresse : « Dans son ventre animal fourvoyé se met à gronder un orage lointain. »

Et, un peu plus loin : « On dirait un tableau de maître dans lequel la parfaite immobilité exclut l'idée même de la mort, afin que seuls subsistent les liens, et l'histoire de ces liens. Une pietà réinventée sculptée dans des tisons éteints. ». Tableau ou sculpture, ni l'un ni l'autre ne me convient puisque je ne comprends pas l'immobilité excluant l'idée même de la mort qui me parait antinomique du reste de la proposition où seuls les liens subsistent, parce que la vie même a disparu. D'autre part, la figure de la pietà, même réinventée ne s'accorde pas au tableau que forment Virgile et Judith, elle couchée sur le lit et lui assis à ses côtés. C'est d'autant plus dommage que toute cette partie de la disparition de Judith me semble parfaitement traitée sans ces verrues poétiques.

De l'hyperbole encore, pour éviter de dire les choses simplement : « Après des heures baignées d'une absence foudroyante, Cory apparaît dans le contre-jour qui dépèce son vêtement de nuit. » (page 196)

Parfois on se croirait dans Les Précieuses ridicules : «...un vert tendre et luisant comme de la fétuque ovine. » Renseignement pris la fétuque est du fourrage (synonyme) et l'épithète ovine est ici utilisée improprement. Mais il est vrai que vert comme le fourrage pour les moutons, même s'il est juste, fait moins rêver... (page 243)

4] Cette note révèle une partie de l'intrigue.

Spoiler: Highlight to view

Je m'étais demandé pourquoi Cory avait eu besoin de cinq jours pour gagner la Corrèze après s'être entendue avec Virgile. C'était bien sûr pour permettre à l'homme-torture de la précéder sur le Plateau (grosse ficelle !), après qu'il ait obtenu de la guichetière SNCF la destination de son ex-femme. Ce qui laisse sous-entendre que, depuis le divorce, il ne travaillait pas et passait son temps à l'espionner, pour avoir pu ainsi la filer jusqu'à la gare (hum !).

Franck Bouysse habille ces cinq jours de délai du nécessaire envoi d'une photographie pour que Georges puisse reconnaître Cory à la gare. Un simple feuille mentionnant son nom tenue par l'homme aurait été suffisante, comme le font chaque jour, dans toutes les gares et les aéroports, des gens venant en récupérer d'autres qu'ils ne connaissent pas.

[5] Si Judith a 75 ans, sa sœur, mère de Cory, ne peut guère avoir que cinq ans de plus ou de moins. En admettant qu'elle était la cadette, elle aurait eu sa fille autour de 35 ans, ce qui est très vieux alors que l'âge moyen pour un premier enfant à cette époque est de 24 ans, plus jeune encore dans les couches sociales inférieures. Donc de deux choses l'une : soit l'auteur, tout à son inutile ivresse poétique, a très mal géré ces histoires d'âge, soit Cory est une quadragénaire avancée (et Georges sans doute un quinquagénaire) et Plateau devient nettement moins glamour.

[6] Il n'a pas été mobilisé en 1939 ou 1940, ce qui lui faisait au moins 21 ans à ce moment (donc une naissance vers 1918). Il est cependant plus que probable qu'il est de la même classe que le père de Virgile. Or celui-ci ne peut avoir 21 ans en 1939, parce que cela voudrait dire qu'il a eu ses deux fils à l'âge de 17 ans et 19 ans, ce qui parait inconcevable.

Virgile est sans doute né après la période de service obligatoire de son père (à l'époque deux ans) soit quand celui-ci avait au moins 23 ans et c'est en tant que réserviste qu'il a été appelé en 1939 (trois années et quart de réserve) avant d'être démobilisé pour raisons de santé (comme soutien de famille aurait été plus logique). Sa date de naissance – comme celle de Martial – serait au plus tôt en 1912. Le grand vieillard que rencontre Virgile a donc aux alentours de 103 ans. Ceci rend douteux l'âge de sa bru (50 ans) autant que la violence de l'échange.

Illustrations de cette page : Ferme à Tarnac – Cairn – Brebis