Généalogie du mal

G
Jeong You-jeong

Généalogie du mal

Corée du Sud (2016) – Philippe Picquier (2018)

Titre original : 종의 기원 (The good son)
Traduction depuis le coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou

Yujin, un jeune homme de 26 ans qui vit toujours chez sa mère avec son frère adoptif Haejin, se réveille un matin sans aucun souvenir de ce qu'il a fait la veille. L'absence des bruits ordinaires à son lever l'inquiète, tout autant que les traces de sang qu'il découvre dans sa chambre.

Généalogie du mal est un huis clos particulier, puisque nous allons passer tout le roman dans l'esprit tourmenté d'un jeune homme qui découvre, au détour d'une amnésie temporaire, le cadavre de sa mère, sagement aligné dans le salon, baignant dans une mare de sang qui a éclaboussé alentour, jusqu'à l'étage du duplex dans lequel il vit, jusque dans la chambre dans laquelle il vient de se réveiller, jusqu'à ses vêtements, ses cheveux, tout son être.

Si Yujin met beaucoup de temps à faire le lien entre la plaie béante à la gorge de sa génitrice et son propre état, c'est parce que beaucoup de choses se bousculent dans sa tête, surtout depuis qu'il a arrêté de son propre chef son traitement. Cela fait seize ans qu'il vit dans cette camisole chimique qui lui a été imposée, après avoir été foudroyé par une crise qu'il a toujours pensé n'être qu'épileptique.

Si encore il n'y avait que ces médicaments ! Mais il est surtout sous la surveillance permanente de Jiwon, sa mère – devenue veuve alors qu'il avait dix ans et qui a cessé de travailler pour se consacrer entièrement à lui – et de sa tante Hyewon, une psychiatre réputée. Pour desserrer l'insupportable étau, il lui arrive de tricher, de ne pas prendre ses cachets afin de goûter à la liberté d'errer dans les rues bien après le couvre-feu qu'on lui impose, retrouvant pleine possession de ses moyens mentaux et physiques, même si le prix à payer sera une crise violente et angoissante qu'il peut sentir monter, dont il connaît les prémisses et accepte la fin : évanouissement, reproches familiaux, surveillance renforcée qui suivra.

À genoux dans le sang maternel, tout est différent cependant. Qui a bien pu entrer pour tuer sa mère ? La mécanique de Généalogie du mal va maintenant fonctionner à rebours, recomposition mémorielle de la veille puis régression vers l'instant initial, qui est peut-être la première crise ou la venue au monde, ou Dieu sait quoi. Jeong You-jeong joue assez habilement sur cette aptitude à mentir et à se mentir de Yujin, sur sa paranoïa grandissante pour retarder ses progrès vers la compréhension de ce qu'il a fait et de ce qu'il est. Il est guidé en cela par un journal que tenait sa mère, qui est un procédé plutôt artificiel de dévoilement de la vérité (d'autant que la logique romanesque – le faire lire de la fin vers le début – pour ménager le suspense est assez contraire à sa volonté de comprendre rapidement la trahison supposée de ses proches). Il ne peut bien sûr souscrire au dévouement maternel, cependant totalement dénoué d'amour, qu'il y découvre.

Nous mettre dans la tête d'un criminel n'est pas forcément nouveau, mais l'idée de la prise de conscience régressive était prometteuse. Je dois cependant reconnaître m'être rapidement ennuyé dans cette lecture de Généalogie du mal, sans doute parce que l'habileté initiale du récit ne peut faire oublier qu'il s'agit encore d'une histoire de super-prédateur, dont je suis finalement peu friand (et la mise en page numérique était exécrable).

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/05/2018



Illustration de cette page : Coupe-chou