Crimes

C
Ferdinand von Schirach

Crimes

Allemagne (2009) – Gallimard (2011)


Les Pommes : Prisonnier d'un serment, un médecin finit par tuer sa femme. La tasse à thé de Tanata : Des malfrats déchaînent la colère meurtrière d'un honorable vieux monsieur après lui avoir dérobé une tasse antique. Le violoncelle : Une sœur ne peut accepter la déchéance de son frère. Le hérisson : Perçu comme un abruti par la police et la justice, un homme roule tout le monde dans la farine. Quelle chance ! Un SDF amoureux, croyant son amie responsable de la mort d'un homme, fait disparaître le corps. Changement d'heure : Le client d'une prostituée est accusé de meurtre. Légitime défense : Agressé par un néonazi, un homme le tue mais garde ensuite le silence, compromettant sa défense. Synesthésie : Le fils d'un nobliau, qui perçoit d'une façon différente le réel, tue des moutons et les énuclée. L'épine : Un gardien de musée développe une paranoïa au contact d'une œuvre d'art. L'amour : Un étudiant est saisi d'une fringale amoureuse et tente de découper le corps de son amante. L'Éthiopien : Un orphelin n'ayant jamais trouvé sa place en Allemagne braque une banque et s'enfuit en Éthiopie où il va faire le bonheur et la richesse d'une communauté.

Publié d’abord dans la belle collection Du monde entier puis réédité en Folio, Crimes rassemble onze histoires qui illustrent, à leur façon, la phrase de Werner Heisenberg placée en exergue : «  La réalité dont nous pouvons parler n’est jamais la réalité en soi. »

Se présentant comme l'avocat de l'une ou l'autre partie dans ces affaires, von Schirach saisit ici les transgressions, ces moments fugitifs où des considérations purement individuelles prennent le pas sur les interdits du collectif – ceux-là mêmes qui permettent de contenir et réguler notre violence – tout en restituant le passé et l'état d'esprit des protagonistes, matière de leur vie capable de nous faire comprendre leur geste.

À une exception, ce basculement dans le délictueux ou le criminel touche des gens ordinaires, parfois sous l'aspect extérieur d'une fulgurance d'autant plus surprenante qu'elle émane de personnes d'apparence paisible. C'est le cas du médecin des Pommes ou du gardien de musée de L'épine, placés des dizaines d'années durant dans une situation de souffrance indicible (et les stratégies d'évitement pour la supporter) et qu'un mince déclencheur conduit vers le meurtre pour le premier, la destruction matérielle pour le second.

Le déchaînement de violences né du vol d'une simple céramique (La tasse à thé de Tanata) est saisissant, car il s'accomplit derrière l'exquise politesse et l'affabilité d'un vieux Japonais parfaitement insoupçonnable. La longue et sensible nouvelle Le Violoncelle restitue une histoire d'amour rare et discrète, construite au fil d'une éducation adverse et liant dans une beauté sereine – où la déchéance n'a pas sa place – un frère et une sœur. C'est en jouant avec l'image d'abruti que la société a de lui que le roublard héros du Hérisson pourra berner la cour, alors que sa position de chef d'entreprise intelligent desservira un temps le malheureux protagoniste de Changement d'heure, poursuivi pour le meurtre d'une prostituée.

Légitime défense est un très amusant pied de nez à la justice des hommes, construit sur l'ajout d'un niveau supplémentaire d'ambiguïté, puisque celui qui a réagi en tuant le provocateur néonazi endosse ici le rôle d'un Monsieur Tout-le-monde qu'il n'est surtout pas. Cette nouvelle centrale sert un peu de bascule dans l'économie générale de Crimes et permet d'introduire Synesthésie, L'épine et L'amour, trois brillantes variations sur le thème de la folie et de l'irresponsabilité, où la complexité des personnages apparait encore à travers leurs actes extrêmes, sans qu'il soit cette fois possible de tout expliquer.

Enfin L'Éthiopien, histoire d'un orphelin incompris et délinquant dans sa communauté d'origine, mais héros, voire saint, dix mille kilomètres au sud, est comme un miroir de la première nouvelle et de son médecin, toute sa vie dévoué à son prochain, bouclant ainsi sur lui-même l'exercice littéraire.

Crimes est organisé autour de correspondances, de résonances et de chemins entre les récits qui accentuent l'intention romanesque et édifiante de Ferdinand von Schirach. La miniaturisation de ces affaires réduites à l'essentiel, l'élégance et la justesse sobre avec laquelle l'auteur trace ces portraits se mêlent au rappel des exigences du droit criminel allemand et à certains aspects, on ne peut plus prosaïques, de sa procédure. Sur cette part de transgressif habitant chacun de nous et de cette ambiguïté réel / fiction naît, pour le lecteur, un véritable et intelligent plaisir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/08/2013



Illustrations de cette page : Violoncelliste – Gardien de musée

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The antique Blacks (1978) et Sleeping Beauty (1979) de Sun Ra – Attica Blues d'Archie Shepp (1972)