Borges et les orangs-outangs éternels

B
Luis Fernando Verissimo

Borges et les orangs-outangs éternels

Brésil (2000) – Seuil (2004)

Titre original : Borges e os Orangotangos Eternos

Un jeune professeur inconditionnel d'Edgar Poe modifie la nouvelle qu'il est en train de traduire en portugais pour la rendre conforme à la manière du maître américain. L'auteur du récit - qui n'est autre que Jorge Luis Borges - lui fait part, par courrier, de son indignation et notre Brésilien n'a de cesse alors d'obtenir son pardon - sans succès - via un harcèlement épistolaire. Vingt-cinq ans plus tard, par le hasard d'un congrès sur Poe se déroulant à Buenos Aires, les deux hommes se retrouvent au dessus de la dépouille mortelle de Herr Joakim Rotkop, un des participants au colloque sauvagement assassiné...

Borges et les orangs outangs éternels, très court récit érudit et drôle, est d'abord un jeu de miroirs entre l'œuvre de Poe – puisque chaque progrès dans l'enquête ou dans les souvenirs de Vogelstein est donné par/oriente les deux hommes vers l'un des Contes – et celle de Borges.

Verissimo - borges et les orangs outangs éternelsLes connaisseurs apprécieront avec gourmandise les passerelles légères jetées entre les deux œuvres et ce, dès l'incipit. Celui-ci donne l'exact aperçu du champ dans lequel va se déployer la narration (le mystère simple policier, le mystère complexe existence) alors même qu'une autre profondeur est ajoutée. Vogelstein nous apprend, en effet, que Jorge Luis Borges est en train de mettre la dernière main à un, justement, Traité final des miroirs...

Dès lors, l'assassinat en chambre close de Herr Rotkopf ouvre sur une structure paradoxale, une construction en abyme (je n'ai pu m'empêcher de penser à M.C. Escher durant l'heure que dure la lecture) qui est surtout un vibrant hommage à la puissance de l'écrit. Invocateur ou évocateur, créateur de mondes et dévoileur de mystères, le mot est d'abord et surtout sublime manipulateur. Car, au final, Vogelstein obtient de la plus extraordinaire des façons la considération de Borges. Et Verissimo – comme le Perec d'Un Cabinet d'amateur [1] – celle d'un lecteur subjugué d'avoir été amené là par les trompe l'œil et les faux semblants malicieux de l'auteur. Borges et les orangs outangs éternels est un vrai bonheur...

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/02/2008



Note :

[1] Georges Perec, Un cabinet d'amateur, Ed. Balland, 1979

Illustration de cette page : Jorge Luis Borges

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Sgt Pepper's Londely Hearts Club Band des Beatles (1967)