Le temps de la sorcière

L
Arni Thorarinsson

Le temps de la sorcière

Islande (2005) – Métailié (2007)

Titre original : Tími nornarinnar
Traduction d'Eric Boury

Employé au Journal du Soir, Einar a été exilé par la nouvelle rédaction en chef à Akureyri, la grande ville du nord, officiellement pour soutenir le déploiement commercial du quotidien dans la région, officieusement parce que son alcoolisme n'était plus supportable à Reykjavík. Abstinent depuis quelques semaines à présent, Einar – en compagnie de sa photographe Joa – en est réduit à faire du travail de stagiaire, couvrant les bagarres de fin de soirée ou les troupes amateurs de théâtre.

Le fait que le héros du Temps de la sorcière soit un journaliste me parait tout à fait intéressant parce que, dans une affaire criminelle, un tel personnage ne peut avoir les mêmes sources d'information, les mêmes facilités qu'un enquêteur traditionnel. Passer par la bande en interrogeant des gens moins proches de l'épicentre du crime, le faire avec beaucoup plus de circonspection, plus de malice aussi, peut permettre des récits plus vivants et moins convenus.

Avec ce dispositif, on se rend rapidement compte que Le temps de la sorcière est une précieuse mine d'informations sur le quotidien islandais, très éloignée du hiératisme abstrait d'autres auteurs, par exemple Arnaldur Indridason. Le problème est sans doute qu'il faut faire le tri dans cet apport arni thorarinsson - temps de la sorcièredocumentaire parce qu'il n'est pas un but en soi pour Thorarinsson (qui s'étonne que cela soit ce qui intéresse le plus les lecteurs européens alors que l'intrigue seule compte pour les Islandais).

L'auteur ne théorise pas, par exemple, sur le recul culturel de ce qui faisait l'Islande même si c'est un discours qu'il tient, en toile de fond de son intrigue.

Quand Einar prend connaissance des articles rédigés par le jeune Skarphedinn, Arni Thorarinsson situe une sorte d'idéal, celui d'une jeunesse qui resterait intéressée par les principes qui forgèrent l'Islande, auquel on peut ajouter la volonté du jeune homme de remettre au goût du jour le drame faustien Galdra-Loftur de Jóhann Sigurjónsson, c'est-à-dire le patrimoine culturel désormais classique de l'île. Il suffit ensuite à Thorarinsson, via une écriture triviale et factuelle, de montrer l'appétence du public pour ces séries télévisées anglophones stupides (en version originale) ou, à d'autres endroits, des jeunes acculturés et ne parlant pratiquement qu'anglais pour permettre au lecteur de mesurer la distance entre cet idéal et la réalité.

Assez long à démarrer, Le temps de la sorcière souffre quand même d'un trop plein qui lui donne un aspect brouillon. Les nombreuses histoires secondaires (la disparition du chien et la paternité d'Asbjörn, l'histoire d'amour de Joa, les relations difficiles d'Einar avec la rédaction de Rekjavik, ses problèmes et réflexions personnelles, etc.) qui s'ajoutent aux deux lièvres après lesquels court l'auteur (la mort de Skarphedinn et celle de Disa Björk) affaiblissent pas mal l'intensité de la partie criminelle, loin pourtant d'être inintéressante. Cela noie également quelque peu l'ambitieux travail d'intertextualité tenté entre le roman et la pièce de Sigurjónsson, Loftur et Skarphedinn – qui devait l'incarner – étant animés du même orgueil (ὕϐρις) et du même destin.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/07/2009



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