Le lien conjugual

L
Jim Thompson

Le lien conjugual

États-Unis (1958) – Gallimard Série Noire (1959)

Titre original : The Getaway

À peine placé en conditionnelle, Doc McCoy programme le hold-up de la banque de Beacon City afin de payer les dettes contractées pour sa libération par sa femme Carol. Mais il a aussi en tête de faire un sort à son complice, Rudy Torrento. Le début d'une course folle...

Le plus délicat pour parler de ce Lien conjugal est de se débarrasser de l'emprise de son adaptation cinématographique, revue l'année passée alors que je n'avais pas relu ce petit chef d'œuvre depuis une décennie. Car le film de Peckinpah (ou devrais-je dire, le film de Steve McQueen), qui est l'opposé exact du roman noirissime écrit par Thompson, propose une vision bien plus rassurante, bien plus loyale de l'être humain, faisant de ce Gateway un film positif et optimiste [1].

Jim Thompson nous montre ici la désagrégation d'un lien amoureux (et je trouve le titre français parfaitement adapté à ce propos) que tout le monde, y compris ses deux protagonistes, croyait éternel. Ce qui fait tout le sel du roman, c'est qu'il n'y a pas implosion brutale et violente mais corrosion subtile des sentiments et donc de la confiance. Ou peut-être, plus exactement, de la confiance, donc des sentiments ? Pas facile de le dire... Bref, le poison plutôt que la dynamite, le doute souterrain plutôt que les cris et le déchirement (ce qu'offre, en contrepoint, le couple Clinton).

Jim Thompson Le lien conjugal (1957) Comme souvent à son habitude, Jim Thompson ne nous permet pas de choisir de quel côté nous devons nous situer. Malgré ses manières de gentleman, Doc est un tueur à sang-froid sans aucun état d'âme et Carol a raison de penser que rien ne la distingue vraiment de Rudy ou de ce pauvre voyageur de commerce harponné sur la route et abattu par son mari. En miroir, pour que les paroles de Benyon évoquant la duplicité et la trahison de sa femme aient pu se glisser aussi facilement dans le cœur de Doc, c'est certainement parce qu'il doutait déjà d'une Carol jeune, belle et restée seule durant son incarcération.

En fait d'empoisonnement, c'est bien de nous, lecteurs, qu'il s'agit. Thompson va alterner les scènes permettant de prendre parti pour l'un puis l'autre - l'amateurisme de la jeune femme contre la froide détermination et le professionnalisme de son mari - et nous obliger à partager successivement leurs doutes, mais aussi la véritable douleur que fait naître cette méfiance [2]. Toutefois, même s'il nous guide ainsi vers l'évidence du délitement de ce couple, Thompson nous laisse toujours entrevoir une possible salvation, quand cette course folle cessera.« L'espoir, le sale espoir », disait l'Antigone d'Anhouil...

L'homme apparait finalement comme l'ennemi permanent de son propre bonheur, créant, pour lui-même, les guets-apens pour se perdre. Celui, conclusif, tendu par Max Vonderscheind a-t-il alors une réelle importance ? Moins sans doute que celui dans lequel Jim Thompson a fait tomber le lecteur de son Lien conjugal.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/03/2009



Notes :

[1] Le script de Thompson fut refusé par McQueen, à l'époque immense vedette, qui voulait plus d'action, moins de dialogues, moins de noirceur (et sans doute un rôle positif sans ambiguité).

[2] Toute la partie du Lien conjugal mettant en scène la confiance aveugle et désintéressée de Mémé Santis pour Doc McCoy et la défiance quasi-paranoïaque, renforcée par son séjour sous terre, de Carol est admirable.

Illustration de cette page : Steve McQueen et Ali McGraw dans le film de Peckinpah

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concert 1985 au Palais des Sports de Michel Jonasz (WEA)