Cent mètres de silence

C
Jim Thompson

Cent mètres de silence

États-Unis (1949) – Gallimard Série Noire (1950)

Titre original : Nothing More Than Murder

Self-made man dans une petite ville dont il possède l'unique salle de cinéma, Joe Wilmot voit le couple qu'il forme avec Elisabeth battre de l'aile, encore plus depuis qu'elle l'a surpris au lit avec Carole, leur jeune bonne. Elisabeth est prête à s'effacer mais cette grandeur d'âme a un coût : 25000 $...


Dès les premières pages de Cent mètres de silence, on sent que Joe Wilmot est dans la nasse, dépassé, jouant une partition qu'ont écrite pour lui les deux femmes mais sur laquelle il n'a pas prise.

Alternant l'évocation de la réussite professionnelle de Wilmot et les préparatifs de l'escroquerie devant leur procurer l'argent, Jim Thompson nous décrit un individualiste forcené (dont on apprendra juste avant la fin l'enfance épouvantablement malheureuse) qui ne peut vivre sans avoir le contrôle sur les gens et les choses. Cet homme qui ne croit qu'en lui, ce prédateur au petit pied, va pourtant confier son destin à deux femmes qui ont toutes les raisons de se haïr, pour un plan d'apparence aussi logique et simple que les coups tordus lui ayant permis d'atteindre sa position sociale actuelle. Ce qu'il n'a pas pris en compte, ici comme dans sa vie professionnelle, c'est le facteur humain, ressentiments, envie, désespoir. La machination accomplie, c'est money time pour Joe... Son sentiment de culpabilité et cette sensation d'avoir été, non plus le manipulateur mais le manipulé, va le mettre peu à peu à la merci de ceux qu'il arnaqua et humilia.

Comme souvent chez Thompson, on a du mal à éprouver de la sympathie pour les personnages, surtout pas pour ce héros hâbleur, tricheur et sans scrupules. On suit pourtant avec intérêt cette lente descente qui voit Joe Wilmot s'angoisser, perdre pied devant plus roublard que lui, rebondir par une nouvelle entourloupe alors qu'inexorablement se referme le piège, ses dernières dénégations, son ultime trahison. Thompson emboîte - comme autant de poupées russes - les coups de bluff, les manipulations, les escroqueries de tout ce petit monde, offrant au passage une vision terrible de cette Amérique moyenne.

Le roman noir, dans ses fondamentaux, par l'un de ses maîtres.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/05/2007



Illustration de cette page : Projecteur de cinéma

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :Iris dévoilée de Qigang Chen. Enregistrement de 2003 chez Virgin Classics, l'Orchestre national de France étant sous la direction de Muhai Tang.