My absolute darling

M
Gabriel Tallent

My absolute darling

États-Unis (2017) – Gallmeister (2018)

Titre original : My absolute darling
Traduit par Laura Derajinski

Une adolescente tente d'échapper au monde construit autour d'elle par son père.

Julia, dite Turtle, l'héroïne de My absolute darling, a quatorze ans. Elle vit à quelques kilomètres de Mendocino, entre océan et forêts de séquoias, dans une maison isolée et délabrée envahie par la poussière, les moisissures, les animaux de toute sorte qui trouvent là où s'abriter.

Sa mère s'étant noyée alors qu'elle était enfant c'est Martin, son père, qui l'a élevée avec pour objectif d'en faire un être capable de se débrouiller seul face aux multiples catastrophes qui s'annoncent. L'homme est un survivaliste, du genre qui a beaucoup lu – notamment David Hume – et qui s'est forgé et a transmis à sa fille – qu'il surnomme Croquette –, une conception nominaliste et pessimiste de l'existence, dans laquelle idées et concepts n'ont pas de place et où l'on se méfie des mots.

Père et fille vivent au rythme d'un rituel précis, dans lequel la mise à l'épreuve des capacités de l'adolescente est permanente. Les trois années de nourriture déshydratée et les milliers de cartouches stockées dans la cave, les dizaines d'armes encombrant la maison n'ont de sens que si Turtle est en alerte perpétuelle et capable de répondre à toute situation, sans état d'âme. Martin se comporte avec elle comme le sergent Hartman [1] avec son groupe de recrues : la dépréciant en permanence, la mettant au défi et la fustigeant au moindre échec.

Petite pouffiasse, connasse ou moule illettrée... l'adolescente a intériorisé ces jugements de valeur qui l'isolent des autres et sans doute d'elle-même, de ce qu'elle pourrait être en dehors de ce père-monde qui possède toutes les réponses et tout le sens de sa vie. Elle ne trouve aucun intérêt à l'école, l'un des seuls endroits où il est obligé de la laisser aller, au point d'en paraître sotte derrière son évidente sauvagerie. Anna, sa professeure, s'en inquiète, convoque père et fille chez le principal pour tenter d'améliorer les choses, mais ces deux-là sont comme les doigts de la main, abusant cet extérieur qui ne désire rien de plus que d'être abusé.

My absolute darling décrit parfaitement la nature des liens – et la complexité à s'en défaire – unissant le pervers narcissique [2] qu'est Martin et Turtle, l'isolement dans lequel le premier est obligé de tenir la seconde pour que cela fonctionne, l'espèce de consentement qui en découle de la part de la jeune victime, sa complicité et l'état de confusion qui est le sien quand il la possède, corps et âme.

En dehors de l'entretien maniaque de ses armes, la seule distraction que connaît Turtle est la visite au mobile home de son grand-père, échoué dans un champ de framboisiers à quelques dizaines de mètres de leur cabane. Le vieil homme est confit dans les verres de Jack Daniel qu'il s'envoie à longueur de journée. Il aime sincèrement l'adolescente et s'inquiète pour elle, s'opposant de plus en plus faiblement à l'éducation qu'elle reçoit, mais encourageant à demi-mot sa révolte. Le fils hait son père – qu'il réduit trop facilement peut-être à son rôle de tueur durant la guerre de Corée –, tout en se mesurant en permanence à lui, à ce qu'il ne lui aurait pas apporté dans l'enfance et que lui, Martin, est capable de donner à sa fille.

Les tentations de sortir de cette routine ont de temps en temps agité Turtle, mais Martin l'a toujours rattrapée, dans la profondeur d'un bois ou aux limites vers l'océan, la convainquant – par la punition ou la cajolerie – des dangers de ce monde d'illusions, afin qu'elle ne tente plus l'expérience dans le futur. Comment refuser à un père si aimant ? Mais, aussi, comment renoncer à cette pulsion qui pousse Julia vers l'inconnu, d'abord pour s'éprouver, ensuite pour éprouver ?

Gabriel Tallent la saisit peu de temps avant une nouvelle fuite qui va lui faire rencontrer par hasard Jacob et Brett, deux lycéens à peine plus âgés qu'elle, fils de bourgeois [3] perdus dans la forêt sous une pluie battante. Fantasques, drôles, délirants, ils vont faire d'elle et de ses capacités martiales à les tirer de ce mauvais pas un personnage irréel : Turtle, la future reine à fusil et tronçonneuse de l’Amérique post-apocalyptique. Le ver est dans le fruit.

Comment se sortir de la nasse dans laquelle la tient Martin, pour avancer vers un monde dont elle est encore persuadée qu'il est faux, illusoire, mais qui contient Jacob, son humour, son odeur, son insouciance ?

My absolute darling va désormais montrer le douloureux dilemme agitant Julia, la désintégration de son rapport à Martin, rendue plus facile par la fuite de ce dernier après le décès foudroyant du grand-père, qui avait enfin compris toute l'étendue de la domination du père sur la fille et venait la dénoncer.

Tallent trace avec intelligence et finesse comment Turtle met à profit ces trois mois inespérés de liberté pour s'extraire lentement et douloureusement de son inextricable chrysalide, le renoncement à toute chose qui s'ensuit, ses remarquables capacités d'adaptation à l'inconnu qui s'ouvre devant elle et dont elle sait – fruit de son éducation – qu'il ne peut être que rougeoyant comme l'enfer avec, en son centre, Martin Alveston, dieu, maître, père et amant. Deux scènes admirables  – l'isolement sur l'îlot où se sont retrouvés piégés par la marée Jacob et Julia et le final apocalyptique, opposant l'adolescente et Martin dans la maison du lycéen – tendent, comme un arc prêt à se rompre, le récit et la certitude qu'a maintenant Turtle de refuser l'ultimatum  – ni avec toi ni sans toi – de Martin. L'imago, blessé, mourant, de la jeune fille peut enfin s'unir à la communauté des hommes.

À l'exception de ses afféteries botaniques liminaires, My absolute darling est un roman parfait.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/03/2018



Notes :

[1] Personnage du film de Stanley Kubrick Full Metal Jacket (1987)

[2] Pour simplifier, puisque les psychologues et les psychanalystes ne sont pas d'accord sur le concept même de perversion narcissique. Racamier, qui le formula, le voyait plus comme un mouvement entre plusieurs états du narcissisme, entre moments de perversion passagers (soulèvement perversifs) et perversion accomplie. « Le plus important à comprendre dans la perversion narcissique, c’est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit »

[3] Mendocino, Haute hippie heaven, accueille un grand nombre de cadres supérieurs de la Silicon Valley.

Illustrations de cette page : Fillettes armées – Forêt de séquoias