Jours de combat

J
Paco Ignacio Taibo II

Jours de combat

Mexique (1976) – Rivages (2000)

Titre original : Días de combate

Du jour au lendemain, Héctor Belascoarán Shayne abandonne une vie toute tracée, son métier et son épouse Claudia, pour embrasser la profession aléatoire de détective. Face à lui désormais, il y a México, noire, méphitique, dangereuse, inconnue. Et, tapi dans les ruelles sombres de la plus peuplée et de la plus polluée des villes humaines, un étrangleur de femmes insaisissable. Afin de confondre le meutrier, Héctor va se transformer en appât.

La naissance (et pas simplement la découverte par le lecteur) d'un nouveau personnage peut être un moment tout à fait passionnant. C'est le cas dans ce Jours de combat, première fiction de Paco Ignacio Taibo II, publiée assez tardivement en France (2000) par Rivages.

En démissionnant d'un emploi et d'un mariage ordinaires, Héctor Belascoarán Shayne fait le simple constat de la vacuité de sa vie. Il devient donc tout naturellement le premier client de ce drôle de détective qu'il n'est pas encore. Poser en Sam Spade est-il suffisant quand on partage son bureau avec un plombier libidineux et bientôt un ingénieur des égoûts, alors que l'immensité de la ville inconnue ne fait que vous offrir une réplique de votre propre gouffre intérieur ? Bien évidemment pas, mais Taibo II nous permet de lire, selon nos désirs, un opus autant existentiel que policier.

Ce qui émerge dans le grand vide uniforme de Mexico, c'est cet étrangleur, cette ombre destructrice qui épouse si bien la noire dépression, la pulsion suicidaire de Belascoarán Shayne. En partant à sa poursuite, notre détective donne d'abord un sens à l'espace qu'est la ville. Si la traque ne donne rien, elle permet néanmoins à Héctor d'ordonner, d'apprivoiser le chaos urbain et son immensité. paco ignacio taibo II jours de combat Même si la cité ne sera jamais un allié ultérieur, qu'elle soit au moins un loyal adversaire.

Ce faisant, Héctor perçoit maintenant - dans cette indifférencié jusqu'alors seulement troublé par les plaintes silencieuses des femmes assassinées - des existences que son ancien mode de vie lui dissimulait. Son frère Carlos et avec lui toutes les luttes que mène le peuple mexicain depuis que le PRI a confisqué la révolution, puis les exilés espagnols fêtant la mort de Franco, sa sœur Elisa et la fille à la queue de cheval, cabossée comme lui par une vie en miettes. Rien n'est donné à l'avance, tous et tout ceci se mettent en place autour du détective à mesure de l'avancée de cette quête identitaire, de cet éveil singulier au monde.

Taibo II chorégraphie de façon étonnante l'affrontement entre les rivaux que deviennent le détective et l'assassin, les échanges de positions dans la traque, l'apparente similitude finale de leurs motivations. Belascoarán Shayne redoute de mettre un terme à l'histoire, parce que s'envolerait peut-être le maigre butin amassé depuis l'origine de cette poursuite (on pourrait d'ailleurs se demander ce que serait devenu Héctor, au sortir de ses ruptures, sans cet assassin). L'étrangleur le sait, qui a si bien lu en lui jusqu'à permettre cette unique et tragique confrontation.

Tout ce qui sera le monde littéraire futur de Paco Ignacio Taibo II est déjà présent dans ces Jours de Combat. Les thèmes (le milieu urbain, les luttes ouvrières, la mémoire historique, l'engagement de l'individu, etc.) et la qualité de l'écriture : ordinaire et poétique, aventureuse et militante, chaleureuse, populaire. Que demander de plus ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/12/2006



Illustration de cette page : Calaca

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Eine Alpensymphonie de Richard Strauss, version en public livrée par le Philarmonique de Léningrad sous la baguette du légendaire Yevgeny Mravinsky en 1962.