Date limite

D
Duane Swierczynski

Date limite

États-Unis (2010) – Rivages (2014)


Traduction de Sophie Aslanides

Viré du journal où il travaillait et sans ressources, Mickey Wade est obligé de retourner dans le quartier qui l'a vu grandir et dans lequel il s'était bien juré ne jamais remettre les pieds. Dans l'appartement de son grand-père, actuellement dans le coma à l'hôpital proche, il fait une étrange découverte.

Récit criminel immergé dans le fantastique avec cette manière toujours ironique qu'a Duane Swierczynski d'envisager les rapports de ses héros au monde, hommage discret à sa ville et à son propre grand-père, Date limite avait tout du roman casse-gueule.

Pourtant, en tournant la dernière page, on se dit que l'auteur a parfaitement réussi son pari. Dès lors qu'il en accepte les prémisses – le narrateur vient de mourir et c'est l'ectoplasme de sa conscience qui contemple sa fin et entend lui apprendre (tout en le prévenant que ses souvenirs risquent d'être chronologiquement confus) comment il en est arrivé là –, le lecteur plongera avec beaucoup de bonheur dans une complexité qu'il n'a guère l'habitude de rencontrer dans le polar, parce qu'elle relève bien plus de la science et de la science-fiction.

Voulant soigner un mal de tête, Mickey avale deux comprimés trouvés dans la salle de bains de son grand-père et se retrouve dans presque le même appartement, face à des inconnus qui ne le voient pas. Après avoir renouvelé l'expérience, il comprend que les fameux comprimés le renvoient dans le passé, mais avec un certain nombre de contraintes : il ne peut interagir que difficilement avec le monde extérieur, les plages temporelles qu'il peut visiter sont restreintes et, surtout, la forme qu'il possède lors de ses excursions est affectée par la lumière, qui dissout littéralement les parties du corps qu'elle atteint. Pire, les doigts, main, bras disparus en 1972 sont paralysés, sans espoir de guérison en 2010.

Pourquoi y retourner alors ? Tout simplement parce que le père de Mickey, musicien raté, a été assassiné alors que le gamin n'avait que douze ans. Passée la curiosité nostalgique de le revoir, alors que lui-même n'est encore qu'un nourrisson de trois jours, Mickey se demande s'il ne pourrait pas lui sauver la vie. Journaliste, il est un peu au courant des paradoxes temporels, cite l'effet papillon et sait que tout changement peut affecter d'une façon incontrôlable le présent.

C'est peut-être pour cela qu'il vient en aide à une gamine kidnappée dans ce passé auquel il a accès en la délivrant du sous-sol dans lequel la tient enfermée un pédophile. La manœuvre réussit, changeant cet avenir-là, mais Mickey constate ensuite que la fillette devenue grande décède de façon tragique, comme si le tissu temporel avait rédimé à sa façon le trou qu'il lui avait fait.

Date limite s'enfonce un peu plus dans le mystère quand Mickey découvre les circonstances exactes de la mort de son père. Un homme ayant commandé un repas auquel il ne touchera pas l'a écouté jouer une partie de la soirée avant de le poignarder sauvagement et sans raison apparente. L'assassin avait pu s'échapper, mais tous les témoins avaient reconnu Billy Allen Derace. Le problème est qu'au moment précis de l'agression, celui-ci était enfermé, solidement entravé, dans une cellule d'un célèbre institut psychiatrique voisin.

Alors, qui est l'assassin et comment l'empêcher d'agir ? Parcourant passé et présent, Mickey enquête comme il le peut dans ces réalités fluctuantes, croisant le gamin censé devenir le probable meurtrier, à peine élevé par une mère égoïste et froide. Quand son grand-père sort enfin du coma, le corps entièrement paralysé, l'ancien journaliste comprend qu'il est lui aussi allé dans une autre partie du passé, avec les mêmes intentions.

Date limite tourne avec beaucoup de brio autour des paradoxes temporels, convainquant le lecteur de l'absolue étrangeté de ce crime et de la difficulté pour un Mickey de plus en plus diminué de l'empêcher. Les dernières pages réservent une cascade de surprises, qui respectent – sans sombrer dans la facilité –, les contraintes du voyage rétrograde dans le temps et font de ce roman un excellent moment de lecture.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/12/2015



Illustration de cette page : Un immeuble de Frankford au début des années 70 – Le El à Frankford, dans les années 70.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Asunder, Sweet and Other Distress de Godspeed You! Black Emperor (Constellation - 2015) – Aretha Now d'Aretha Franklin (Atlantic - 1968) – Lady Soul d'Aretha Franklin (Atlantic - 1968)