Sale Cabot

S
Heinrich Steinfest

Sale Cabot

Autriche (2003) – Phébus (2006)

Titre original : Ein sturer Hund
Traduction de Corinna Gepner

Un écrivain raté constate avec délice qu'il a au moins un lecteur, celui-là même qui emprunte, devant ses yeux, les exemplaires de ses trois romans qu'il a eu tant de mal à imposer à sa bibliothèque publique locale. Intrigué autant que ravi, il se met à pister l'homme, jusqu'à sa rencontre avec une femme étrange qui le raccompagne chez lui. Depuis l'immeuble d'en face, l'écrivain assiste alors à une scène effroyable : on tue son unique lecteur !

Le très long démarrage de Sale Cabot, durant lequel Steinfest accompagne l'ego meurtri de son minable romancier pistant cet unique lecteur dans les rues froides de Stuttgart, « la plus grande banlieue d'Allemagne » est monstrueux d'humour et de finesse.

L'auteur de Requins d'eau douce, on le sait à présent, adore la digression, les développements d'apparence futile, les errements sur plusieurs pages durant lesquels, avec des phrases à la précision millimétrée, il joue avec notre intelligence. Car Steinfest ne parle pas à nos émotions, à nos tripes même si le meurtre initial est d'une très grande violence. À travers les yeux de Mortensen, la décollation de Marlock, qui voit son chef atterrir dans un aquarium et la main de son assassin ne pas oublier de nourrir les poissons qui s'y trouvent de quelques daphnies, est surtout effroyable parce qu'elle le prive de ce qu'il a cherché toute sa vie d'écrivain : un homme capable d'apprécier ses livres.

Steinfest prend donc tout son temps pour mettre en contact Mortensen avec Markus Cheng, le détective manchot originaire de Vienne, qui aime à perdre son esprit dans la contemplation des plafonds baroques des églises. Il en profite pour tracer le portrait de la baronne von Wiesensteig, survivante aux pensées révolutionnaires, nous parle aussi d'architecture moderniste ou d'animaux, dessinant dans ce vagabondage l'originalité de ses personnages et de ses situations.

L'entrée en scène de Markus Cheng, authentique enquêteur autrichien d'apparence et de patronyme asiatique (héritage qu'il rejette de toutes ses forces), qui tente d'oublier ses échecs viennois – professionnels et sentimentaux – dans la tristesse hivernale de la capitale du Bade-Wurtemberg, est évidemment un grand moment. Steinfest travaillera à petites touches tout au long de ce qui reste du roman sa singularité, nous en faisant découvrir toute la richesse et la complexité, mais comme elle apparaît au gré des événements, ce qui autorise bon nombre de surprises. Ce que raconte notre auteur est tout sauf gratuit, chaque divagation fait sens, pas forcément immédiatement, pas nécessairement pour l'action qui se déroule sous nos yeux. Ce n'est pas une écriture fonctionnelle, c'est une écriture du plaisir qui prend son temps, qui place l'essentiel de la vie loin des péripéties de l'histoire, qui laisse entrevoir chez tous les personnages un autre ordre de préoccupations mondaines que la résolution du mystère criminel qui les réunit.

De cette légèreté à la limite de l'insouciance pour la mécanique classique du roman policier (doublée ici d'un relent d'espionnage et d'intérêt supérieur de l'État) naissent des figures profondes. Pendant les quarante-quatre secondes que dure le trajet en ascenseur pour grimper en haut de la tour radio de Stuttgart et vers le règlement final, Markus interroge avec à propos la relativité du temps, mais Steinfest substitue à des formules abstraites des images prises dans le quotidien, le record sur 400 mètres, le nombre de cafés que l'on pourrait ingurgiter, la durée que Cheng peut tenir en apnée... On se rend compte alors qu'une partie du foisonnement littéraire de Sale Cabot est liée à ce souci de dire des choses importantes sous l'apparence de la futilité.

Sale Cabot est un livre marquant parce que Steinfest, confiant dans l'intelligence de ses lecteurs, peut leur parler en adultes. Ne ratez pas Le dernier mot de l'auteur dans lequel celui-ci précise, de façon chirurgicale et poétique, sa conception du roman.

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/12/2011



Illustration de cette page : L'église Saint Konrad, que Markus Cheng préfère à la nourriture asiatique.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Uncaged de Sophie Alour (Nocturne - 2007)