Un endroit discret

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Matsumoto Seichô

Un endroit discret

Japon (1972) – Actes Sud (2010)

Titre original : 聞かなかった場所 (Kikanakatta basho)
Traduction du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometan

La jeune femme d'un fonctionnaire meurt d'un arrêt cardiaque alors que ce dernier est en déplacement professionnel en province. L'homme est intrigué, car le décès a eu lieu dans un quartier de Tôkyô que son épouse n'aurait pas dû fréquenter. En cherchant à comprendre ce qu'elle faisait là, il part à la recherche de l'inconnue qu'il avait épousée, jusqu'à commettre l'irréparable

Si l'on excepte certaines lourdeurs et quelques agaçantes répétitions, Un endroit discret reprend subtilement la plupart des thèmes chers à Matsumoto Seichō, avec une lenteur de développement propre à cet auteur qui désappointera, sans doute, certains lecteurs.

Comme souvent chez Mastumoto, le réel est écorché par un petit détail, un grain de sable qui détruit l'harmonie parfaite de l'existence. Celle d'Asai Tsuneo était plutôt quelconque, grisâtre, terriblement ordonnée, sans joie, consacrée exclusivement à une réussite professionnelle tout à fait ordinaire. Même son second mariage avec Eiko, plus jeune que lui, ne semble pas avoir perturbé un quotidien assez sinistre. Union arrangée, sans amour, rapidement sans relations physiques, qui ne prendra finalement sa dimension que dans l'absence de l'épousée. Et, surtout, dans la lancinante question du lieu de son décès, une rue pentue dans le quartier de Yoyogi.

À partir de cette mince écorchure dans le normal, Matsumoto va suivre les efforts de son fonctionnaire pour tenter de comprendre la présence d'Eiko en ce lieu. La lenteur de la progression d'Asai permet à l'auteur de distiller le portrait d'une société à la morale ambiguë, cachant une grande hypocrisie sous une politesse et des usages convenus. Dans le temps de cette enquête, Matsumoto inscrit aussi celui de la mutation de la société nippone (l'urbanisation des zones encore sauvages de Tōkyō commence [1], l'abandon des formes traditionnelles de la paysannerie est en cours, les dérivatifs sexuels à la pression sociale se multiplient) et celle de son héros, au devenir monstrueux.

Il y a quelque chose de tragique dans cette quête d'Asai et l'on peut parfaitement, comme dans Le vase de sable, y percevoir une passionnante dimension métaphorique. Rapidement convaincu de l'infidélité de sa femme sans en avoir la preuve, notre fonctionnaire va gratter la plaie jusqu'à être confronté à l'inanité, la vacuité de sa propre existence.

Ce n'est sans doute pas un hasard si Eiko trouvait un épanouissement, non seulement en dehors de son morne et pingre époux, mais dans des disciplines symboliques de “ l'ancien Japon ”. Shisamen, nahonga ou haïku, rien de tout ceci ne semblait sérieux à notre homme uniquement préocuppé, comme des millions de ses concitoyens, par le service à la nation (ou à l'entreprise) et la fidélité à un idéal de modernité dans lequel le bonheur n'a pas sa place. Pour Eiko, appréciée pour ses qualités artistiques par ses condisciples, aimante, aimée, ce bonheur – même volé, surtout volé – était tout.

Il y a là, dans cet Endoit discret, comme deux Japons qui se font face. L'un heureux, indiscipliné, secret, créatif, jouissant de l'existence, prêt à mourir ou déjà mort. L'autre terne et sans joie, tout entier tourné vers des tâches parfaitement exécutées et une obéissance sans faille, sans reconnaissance de quiconque. Un monde de petites magouilles, d'arrangements entre amis, de renvois d'ascenseur et de plaisirs tarifés, où rien n'est finalement gratuit et où vous ne comptez pas.

L'infidèle n'étant plus, l'amant – lui aussi symbole de l'ancien temps – ne peut que disparaître, comme pour fermer définitivement le Japon à ces herbes folles préjudiciables à l'ordre, à cette arrogance à ne pas marcher du même pas. D'une violence inouïe qui dépasse la simple vengeance du cocu, la mort de Kōnosuke marque la déchéance finale d'Asai, lui aussi désormais coupable d'un pas de côté...

Comme tous les criminels de Mastumoto, celui d'Un endroit discret, après avoir fait des pieds et des mains pour échapper à la justice, sera démasqué, sur un excès de zèle, par quelqu'un du petit peuple.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/06/2011



Notes :

[1] L'action se situe avant les Jeux Olympiques puisque la cité est sens dessus-dessous, se préparant pour les accueillir. Donc début des années 60. Avec ses rues comme un tableau de Kishida, on pense plus à la ville d'Ozu ou de Kurozawa qu'à la mégapole actuelle.

Illustrations de cette page : Paysans dans une rizière, à Kobe • Jeune femme au shisamen

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Paix, Catherine Ribeiro + Alpes (Philips - 1972) • Synesthesia, Chicago Underground Duo (Thrill Jockey - 2000) • Toward the night, Somei Satoh (New Albion - 1993)