La voix

L
Matsumoto Seichô

La voix

Japon (1955) – Philippe Picquier (1996)

Titre original : 声 (Koe)
Traduction du japonais par Karine Chesneau

Le Complice : Un pauvre représentant devenu riche commerçant grâce à un crime ancien craint que son complice de l'époque vienne le déposséder de sa fortune. Le visage : Apparaissant désormais dans des films importants, un acteur de théâtre redoute que son visage soit reconnu par l'homme qui, neuf années plus tôt, l'avait vu avec une femme retrouvée étranglée. Au dessus de tout soupçon : Afin de venger sa sœur sans se faire prendre, un homme change totalement de vie pour couper tout lien avec sa future victime. Le roman-feuilleton : La police a conclu au suicide pour un couple retrouvé mort dans des gorges montagneuses. Un feuilletoniste vexé par une lectrice occasionnelle va découvrir qu'il s'agissait d'un meurtre. La voix : A la suite d'un faux numéro, une standardiste parle à un meurtrier. Trois ans plus tard, elle reconnaît la voix de l'homme comme étant celle d'un collègue de son mari. La collaboratrice d'une revue de Haïku : Une femme cesse, sans raison apparente, d'adresser ses poèmes à une association littéraire. Deux membres de cette association tente de la contacter et apprenne son décès

Matsumoto avait porté l'art de la déduction à un niveau de perfection que ces six miniatures illustrent idéalement. Toutes les nouvelles rassemblées dans ce recueil La voix, et qui correspondent au début de sa carrière d'écrivain policier (sa première nouvelle, Harikomi date de 1955 et son premier roman Ten to sen – en français Tokyo Express – ne sera publié qu'en 1958) reposent sur la mise en échec d'un criminel à partir d'un élément contingent, le fameux "grain de sable dans l'engrenage".

matsumoto seicho geisha la voix Seule La voix est une enquête policière classique. Dans les autres nouvelles, de simples citoyens voient leur curiosité exacerbée par le minuscule détail qui cloche. Tout l'art de Matsumoto est de rendre ce détail extrêmement simple parce que tout à fait naturel : un plan de film dans Le visage, une chansonnette que l'on fredonne dans Au-dessus de tout soupçon, un auteur sûr de la qualité de son feuilleton et vexé par la remarque d'une lectrice dans Le Roman-feuilleton, un appel téléphonique puis une banale averse pour La voix, les allers et venues d'une auto pour La collaboratrice. Comme le dit si bien le héros d'Au dessus de tout soupçon pendant la longue préparation de son crime parfait, les histoires dans les romans policiers sont souvent bien trop compliquées. Matsumoto, lui, reste très proche de l'humain et de ses intimes défaillances pour produire des récits fluides et d'une ingéniosité accessible à tous.

Le complice fait exception, non pas dans sa manière - semblable à ce que je viens de décrire - mais dans son thème. Cette nouvelle est un chef d'œuvre de psychologie illustrant parfaitement ce que l'on connait maintenant sous le nom de prophétie autoréalisatrice [1]. Obsédé par son ancien complice qu'il s'invente comme rival, le commerçant du récit adapte sa vie à ce qu'il pense être les actes de l'Autre, vivant hagard dans une hallucination permanente qui le mènera effectivement à la perte de sa fortune. L'intérêt supérieur de la nouvelle de Matsumoto est de montrer le rôle que joue l'Autre, comme rival mimétique et miroir permanent du désir, dans la formulation prophétique. Une pure merveille.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/06/2007



Notes :

[1] Selon Merton qui l'a théorisée en 1948 : « La prophétie autoréalisatrice est une définition d’abord erronée d’une situation qui suscite un nouveau comportement qui rend exacte cette conception initialement fausse ». A noter que ce thème ne deviendra vraiment familier et objet de recherche qu'à partir de la fin des années 60.

Illustration de cette page : Hôtesse

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Vier Letzte Lieder de Richard Strauss donnés par Madame Schwarzkopf en 1985 sur galette EMI