La chute de M. Fernand

L
Louis Sanders

La chute de M. Fernand

France (2014) – Seuil (2014)


Fin des années 70, entre Pigalle et les Champs, les derniers feux jetés par Louis Legras, célébrissime marchand de faux tableaux tombé dans la débine, résolu à tenir encore son rang par de petites magouilles et de grandes colères.

Louis Sanders a eu la très bonne idée de ressusciter, dans La chute de M. Fernand, le personnage excentrique et controversé de Fernand Legros, escroc de haut vol qui infesta de faux les collections muséales et privées du monde entier dans les années 60 et 70.

Sous le nom transparent de Fernand Legras, il peut offrir à cet homme hâbleur, flamboyant, cynique, égoïste, une mort à la mesure de sa démesure, même si dix-sept coups de pic à glace et un corps abandonné dans une arrière-cour des Champs-Élysées ne sont pas forcément une fin enviable [1].

Pour conserver son rang malgré la déchéance sociale qui est la sienne, Fernand continue de vendre du rêve et de l’illusion. Seul son public a changé. Fini les millionnaires texans et les aristocrates anglais à qui il refourguait les postimpressionnistes peints à la chaîne par Louis Royal, lui permettant son fabuleux train de vie. Place à Renée, l’ancienne prostituée enamourée, ou Irène Kowalski, la petite prof épouse d’un artiste raté, fascinées par les souvenirs de la jet set que cet éternel cabotin leur sert au cours de soirées arrosées au Chivas (qu’il n’a plus les moyens de se payer) et qui se fendent d’un ou deux billets de cent francs pour l’essence de sa Rolls Royce Silver Shadow fatiguée, dernier témoin de sa fortune passée.

Le cynisme, la condescendance, la méchanceté manœuvrière avec lesquels Legras parasite les petites gens du 11 boulevard de Clichy sont l’un des moteurs de La chute de M. Fernand. Mais où Louis Sanders est, à mon sens, le plus intéressant, c’est quand il questionne le rapport vertigineux qu’entretiennent tous les personnages avec le vrai et le faux. Nous ne sommes pas très éloignés de l’extraordinaire travail réalisé par Orson Welles dans F for Fake (1973), où le cinéaste disséquait, dans un montage d’une très grande subtilité, ce même rapport chez Elmyr de Hory et Clifford Irving, deux faussaires patentés [2], mais également dans sa propre histoire, depuis La Guerre des Mondes.

Ironique et acide, La chute de M. Fernand n’oublie donc pas d’être aussi intelligent et profond, ce qui fait de sa lecture un agréable moment.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/03/2014



Notes :

[1] Le vrai Fernand Legros mourut d'un cancer, chez sa sœur dans le Périgord, en 1983. Même s'il s'agit d'une fiction, Sanders emprunte beaucoup de détails biographiques au célèbre escroc et l'on reconnait sans peine dans les personnages mis en scène le faussaire David Stein en Bronstein ou Real Lessard – qui peignit un très grand nombre de tableaux vendus par Legros – dans le personnage absent de Louis Royal.

[1] Le faux aristocrate hongrois Elmyr de Hory fut l'amant de Fernand Legros et son premier fournisseur de faux, avant l'entrée en scène de Real Lessard. Clifford Irving est un écrivain, auteur de Fake (1969), biographie de Elmyr de Hory, mais resté célèbre pour Autobiography of Howard Hughes (1971), qui était un faux et lui valut deux ans de prison.

Illustration de cette page : Fernand Legros et sa chienne

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Motets (BWV 225-231) de Jean-Sébastien Bach, Regensburger Domspatzen et Hanns-Martin Schneidt (Archiv/DG - 1974)