100 bullets

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Azzarello et Risso

100 bullets

États-Unis (1999) – Urban Comics (2012)

Titre original : 100 bullets

Une mallette vous est remise, contenant un pistolet et cent munitions intraçables, ainsi que toutes les preuves sur la ou les personnes ayant ruiné votre vie, avec l'assurance d'une totale impunité pour votre geste si vous arriviez à la pire des extrémités. Que feriez-vous ?

Lorsque l'on referme le premier tome de 100 bullets, on n'a pas forcément conscience qu'il reste encore 2000 pages à parcourir pour arriver à la fin d'un récit dont la création s'est étalée sur une dizaine d'années.

Œuvre du scénariste étatsunien Brian Azzarello et du dessinateur argentin Eduardo Risso, 100 bullets – après avoir évoqué pour plusieurs personnages [1] le dilemme moral que représente l'offre faite par le mystérieux agent Graves d'une vengeance sans conséquences – va très vite gagner en densité et complexité pour déboucher sur une lutte de pouvoir à l'échelle d'un pays – voire de la planète – et des thèmes conspirationnistes dans lesquels ceux-ci vont être entraînés.

Issues d'un très ancien pacte datant de la découverte des Amériques, treize familles se partagent le monde dans la plus totale discrétion. Elles avaient autrefois instauré un corps indépendant d'hommes de main, les Minutemen, chargé de réguler leurs inévitables différents, mais aussi bras armé du trust criminel. Une bande de tueurs implacables à leur service, dont chaque famille pouvait toutefois devenir la victime.

Quelques années avant le début de l'histoire racontée ici, ce corps ancien à la fois juge, jury et bourreau est dissous. Désormais privé de ce régulateur impartial, l'appétit de certains pour prendre le contrôle du trust se déchaîne. Une lutte impitoyable s'engage à base d'éphémères alliances, de double ou triple jeu, de corruption, de séduction, débouchant fatalement sur des violences et des massacres.

Elle est compliquée par la vendetta personnelle que mène contre les familles l'agent Graves, le chef des Minutemen qui n'a pas digéré son éviction, et qui tente de rallier à sa cause ses anciens partenaires. Certains, privilégiant la fidélité à l'homme, le rejoindront tandis que d'autres choisiront de se mettre au service des familles, tant il est vrai que l'ambiguïté initiale de leur mandat permet l'un ou l'autre de ces engagements.

Le lecteur accrochera plus ou moins à ces luttes croisées assez complexes dans lesquelles chacun des personnages prend une dimension à la fois colossale et tragique. Tous les épisodes n'ont pas la même intensité, ni la même importance pour le méta-récit, mais leur relative autonomie permet aux auteurs d'approfondir les personnages et leur fatum.

Car les anciens Minutemen doivent d'abord s'extraire de leur nouvelle vie – souvent proche de la déchéance – afin de renouer avec leur “ glorieux ” passé de tueurs sans scrupules, et ceci amène des questionnements existentiels où tout le destin du monde semble peser sur leurs épaules. Certains s'interrogent sur leur retour à la violence, d'autres – qui ont plongé dans les pires addictions – sur la simple nécessité de vivre. D'autres enfin font le constat qu'une vie normale leur est à jamais interdite. Cela, couplé avec l'exercice qui est le leur d'une plus grande violence, donne définitivement le sentiment d'être dans un monde d'übermensch – DC comics oblige – se distinguant très clairement du reste de l'humanité. La véritable force de 100 bullets est de continuer de s'intéresser à celle-ci en sous-texte, présentant ainsi un portrait de l'Amérique en ce début de millénaire.

Au delà l'histoire racontée, c'est la mise en œuvre de principes narratifs complexes qui est l'attrait principal de l'œuvre. La force de la bande dessinée est de pouvoir agir à deux niveaux, scénaristique et graphique, et je dois dire que 100 bullets expérimente beaucoup. Azzarello déploie évidemment un très grand nombre d'analepses permettant de reconstituer le vécu de chacun et sa place actuelle dans le conflit, sans pour autant que ces retours en arrière soient systématiques, ni homogènes (ils peuvent être fractionnés sur un ou plusieurs épisodes assez distants).

La principale dynamique reste cependant l'aller-retour permanent entre l'individu et le général (dans lequel se déploie, non exclusivement, le méta-récit de la prise de contrôle du trust et de la vengeance de Graves), chaque niveau nourrissant l'autre d'indices. Dans un même épisode, les alternances de ces niveaux narratifs sont très fréquentes et parfois très rapides, chacun semblant alors répondre à l'autre (comme dans l'épisode Un chien bien dressé qui aborde une séance épouvantable de torture), alors même qu'ils sont totalement distincts. Une autre particularité de 100 bullets est de passer parfois l'histoire principale en arrière-plan des cases afin de mettre en avant la vie quotidienne (par exemple, l'épisode Caméléon dans le volume Le blues du Prince rouge, où le duo traite d'une guerre de territoire entre dealers à Washington Square Park, tandis que Benito Medici et Shepperd discutent de la menace représentée par Graves dans le fond des vignettes).

L'image ci-dessus est extraite du volume 11 de 100 bullets (Périple pour l'échafaud en référence à Miles Davis bien sûr) qui se passe à la Nouvelle-Orléans. Le duo fait courir devant l'histoire principale de Willie, Dizzy et Shepperd, celle secondaire du trompettiste bossu Gabriel amoureux d'April, elle-même subjuguée par sa musique, qui vont finir par ne faire qu'une. On voit l'importance de la composition du cadre chez Risso, qui situe très souvent la vie quotidienne au premier-plan, permettant la progression en parallèle et simultanée de plusieurs récits, effet que seule la bande dessinée peut se permettre tout en restant intelligible.

L'échelle des plans est extrêmement variée, autant que les angles de vue qui proposent vision subjective, plongées et contre-plongées, parfois depuis un point totalement insolite (le plateau d'un flipper, le fond d'un cendrier), ajoutant la surprise du lecteur au dynamisme né de la composition interne de chaque page. Au début du volume évoqué plus haut, 6 cases seulement permettent de passer d'un vue subjective sur une corde à étrangler à une contre-plongée sur la chambre d'hôtel où se trouve Willie, à la façon d'un plan séquence en travelling arrière durant lequel le dilemme du héros nous est exposé. Cette économie de moyens permanente densifie encore plus un montage au cordeau, dont la rapidité serait insupportable au cinéma, mais qui fait merveille ici.

La lumière n'est évidemment pas en reste. Beaucoup de scènes de nuit ou d'intérieur (avec une prédilection pour les bars) permettent au dessinateur argentin un travail époustouflant et généreux sur le noir, que les couleurs de Patricia Mulvihill (active sur pratiquement la totalité de la série) viendront subtilement rehausser. L'ambiance graphique rappelle parfois l'atmosphère hard-boiled propre au film noir des années 50 (détective solitaire dans un milieu urbain hostile) mâtinée des costumes noirs, chemises blanches et cravates fines des films d'action de la fin du second millénaire, qui reflète aussi le caractère et l'antinomie des personnages de Graves et de Shepperd. Dans l'ensemble, les atmosphères retranscrites ainsi sont parfaites, sombres, angoissantes, que l'action se passe à Seattle ou New York City, dans un immeuble pourri squatté par des junkies ou les ors d'un palace de Las Vegas.

Dans 100 bullets, monde d'hommes luttant pour le pouvoir, la place des femmes est discrète et violemment stéréotypée, surtout dans le dessin où les héroïnes possèdent une plastique invraisemblable (jambes interminables et poitrines parfaites) tandis que les seconds rôles et les figurantes offrent une diversité plus conforme à la réalité. Même le personnage d'Echo Memora, qui n'est pas directement sous la coupe d'un personnage masculin comme Dizzy (dépendant de Graves, puis Shepperd, puis de nouveau Graves) ou Megan (devenue la maîtresse d'Augustus Medici pour permettre sa survie dans le trust) et qui use de la sexualité comme d'une arme peut être perçue de façon assez ambivalente, mais en premier lieu comme une prédatrice se retrouvant souvent dénudée pour le possible bonheur d'un lectorat sans doute essentiellement masculin [3].

Roman graphique extrêmement ambitieux, violent, crépusculaire, 100 bullets donne parfois l'impression de se répéter, de tergiverser sur le fil principal de son propos qui est la lutte pour le pouvoir à laquelle se livre, individuellement ou collectivement, ses personnages. Mais les différentes fenêtres que Brian Azzarello et Eduardo Risso ouvrent sur le monde, et surtout la manière avec laquelle cela est fait, se révèlent passionnantes.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/09/2014



Notes :

[1] Le corpus comprend cent épisodes (sortis en fascicules aux U.S.A.) qui seront ensuite regroupés en 13 volumes, pour accentuer la symbolique des nombres utilisée par les auteurs. L'édition française, chaotique puisque répartie sur trois ou quatre éditeurs différents au départ, comprend dix-huit volumes.

[2] DC Comics est avec Marvel, l'un des principaux éditeurs de bandes dessinées amerlocains, spécialiste dans un premier temps des super héros Superman, Batman ou Green Lantern. Sous l'influence de scénaristes comme Alan Moore, une partie de la production va s'emparer de thèmes plus politiques, support d'une véritable critique sociale, à destination d'un public adulte, qui sera publiée dans la collection Vertigo.

[3] Ce qui n'empêche pas l'acuité du regard d'Azzarello et Risso sur le sort des mères célibataires dans le ghetto et sur la dépendance des femmes, en général, au mode masculin dominant. Mais c'est vrai qu'aucune des héroïnes n'est véritablement porteuse d'un message féministe.

Illustrations de cette page : L'agent Graves – Lono – L'escroc internationale Echo Memora – April écoutant Gabriel avec Dizzie et Willie en arrière-plan – Le détective privé Milo

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Lullaby and... The Ceaseless Roar de Robert Plant and The Sensational Space Shifters (Nonesuch - 2014) – Hardcore Will Never Die, But You Will de Mogwai (Rock Action Records - 2011) – Double concerto pour deux orchestres à cordes, Fresques de Piero della Francesca de Bohuslav Martinů (Supraphon - 1997) – Symphonie n° 4, Estampes pour grand orchestre, interlude symphonique Le Départ de Bohuslav Martinů (Fuga Libera - 2007)