Les courants fourbes du lac Tai

L
Qiu Xiaolong

Les courants fourbes du lac Tai

États-Unis (2009) – Liana Levi (2010)

Titre original : Les courants fourbes du lac Tai
Traduction de l'anglais de Fauchita Gonzalez Batlle

En villégiature dans un luxueux centre pour cadres supérieurs du Parti au bord du lac Tai, Chen fait la connaissance de Shanshan, jolie jeune femme travaillant à l'usine chimique numéro 1 de Wuxi et ardente militante écologiste. Amoureux, l'inspecteur principal va prendre conscience des dégâts causés à l'environnement par le développement économique du pays. Liu, le directeur du complexe industriel est assassiné et Shanshan est soupçonnée. Chen s'en mêle.

Refermant Les courants fourbes du lac Tai, je me suis demandé à quel lecteur était finalement destiné ce genre de roman. Vivant depuis longtemps aux États-Unis, Qiu Xiaolong semble, désormais, n'être pas plus informé de ce qui se passe en Chine qu'un Occidental s'y intéressant un peu.

L'arrière-plan environnemental que l'on trouve dans Les courants fourbes du lac Tai est loin d'être inconnu. Le combat de Wu Lihong – dont s'inspire très fortement Qiu pour le personnage plutôt effacé de Jiang – a été popularisé depuis quelques années en Europe et ce qu'il en dit lui-même va bien au-delà de ce qui est rapporté dans ce roman [1].

Les ravages causés à l'environnement et aux hommes par le développement économique en Chine sont régulièrement commentés dans les médias et blogs informés. Ils avaient comme précurseurs les abominations écologiques commises par le soviétisme russe [2] au titre du progrès auquel devait avoir droit le prolétariat, maintenant conjuguées au pire de ce que peut produire le capitalisme pour que les plus malins, les plus forts, les déjà riches et les possesseurs de produits Apple puissent être satisfaits [3].

Sur ce point malheureusement, Les courants fourbes du lac Tai se révèlent totalement anecdotiques. Le choix de la croissance effrénée contre les conditions de vie est plus complexe que l'équation de l'enrichissement personnel de quelques cadres, surtout traitées aussi légèrement par Qiu. Si celui-ci dessine quelques pistes, il ne va pas très loin, se réfugiant prudemment derrière une ou deux sentences de Deng. Même He Jiahong, qui mesure/censure ses propos du fait qu'il vit en Chine, est plus pertinent quand il aborde, au niveau local où se joue le développement (et l'engagement pour l'environnement), la corruption, les accointances, les sujétions entre militaires et membres du Parti pour réussir, à leur seul profit, le passage au marché [4].

Chez Qiu, rien de tout cela, ce qui nous place très loin du “ grand roman de dénonciation de la catastrophe écologique en cours ” qu'ont cru voir en lui “ petite et grande critique ” lors de se sortie. Parce qu'il n'a rien de vraiment pertinent à dire sur son thème, il préfère s'intéresser à la romance entre Shanshan et Chen, qui lui permet de développer le caractère romantique, épicurien et vieillot de son flic poète. La résolution de l'affaire du meurtre du directeur Liu, entendue dès le départ, est presque accessoire, mais renforce le côté supérieurement intelligent du policier auquel Qiu ajoute, au final, une bonne dose de noblesse d'âme.

Avec sa petite pointe d'exotisme, Les courants fourbes du lac Tai ne sont sans doute, au bout du compte, qu'un banal roman d'amour.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/02/2011



Notes :

[1] Le Monde : Wu Lihong raconte ses conditions de détention

[2] Voir par exemple cet article de la Documentation Française sur la pollution de la Mer Caspienne.

[3] Un rapport de la Banque mondiale de 2007 rapportait, pour la seule pollution atmosphérique, un total de 750 000 décès prématurés (Pan Yue, directeur de le SEPA, admettait 400 000 décès de ce fait pour 2006).

[4] Voir par exemple He Jiahong : Le mystérieux tableau ancien

Illustration de cette page : Pollution ordinaire à Beijing

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Let England shake de PJ Harvey (2011 - Vagrant)