Dragon bleu, tigre blanc

D
Qiu Xiaolong

Dragon bleu, tigre blanc

États-Unis (2013) – Liana Levi (2014)

Titre original : Shanghai Redemption
Traduit de l’anglais par Adélaïde Pralon

L'inspecteur principal Chen Cao se voit attribuer une promotion comme directeur de la Commission de réforme juridique de Shanghai, qui est en fait un placard pour l'éloigner de son travail de policier. À la suite d'une mouvementée signature de ses traductions de T.S. Eliot dans une boite de nuit fréquentée par le gratin de la ville, il commence à prendre conscience qu'il est en grand danger.

L'arrière-plan de Dragon bleu, tigre blanc est constitué d'évènements récents (entre 2011 et 2013) dont nous avons tous peu ou prou entendu parler en Occident, ramenés par la fiction dans la ville de Shanghai : accident du train à grande vitesse de Wenzhou, carcasses de porcs flottant sur l'Huangpu ou encore manœuvres autour de ce dirigeant du Parti prônant un étonnant retour à l'orthodoxie maoïste et dont l'épouse, avocate d'affaires, était très liée à cet étranger mort de façon plutôt suspecte dans un hôtel [1].

Dragon bleu, tigre blancL'objectif de l'auteur est de dénoncer, une nouvelle fois, la corruption qui règne dans son pays de naissance et de faire de son policier l'un des maillons qui, aujourd'hui, interdisent de moins en moins l'enterrement des scandales. L'autre, ou devrais-je dire les autres étant ces centaines de milliers d'internautes qui enquêtent, relaient et démultiplient les informations (et aussi les rumeurs), se lançant parfois dans des lynchages en ligne, comme au plus beau temps des dazibao de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.

On peut éventuellement se féliciter de cette vigilance citoyenne en estimant qu'elle représente les prémices de cette cinquième Modernisation que demandait Wei Jingsheng dès 1978 [2] . On peut penser également qu'elle est dangereuse, parce que très aisément influençable pour les besoins de l'une ou l'autre des factions qui se disputent le pouvoir et les richesses du pays. Dragon bleu, tigre blanc montre d'ailleurs très bien comment les maîtresses des cadres et hommes d'affaires en vue utilisent la caisse de résonance des réseaux pour les faire chanter – prenant à témoin une foule toujours prête à vilipender leurs abus, avantages, hypocrisie, médiocrité –, mais reste assez discret sur cette manipulation des masses pour un usage politique. Qiu se contente de répliquer des faits connus – et surtout surannés pour qui suit un peu l'actualité – dans le mélange desquels émergera la figure probe et honnête de son enquêteur.

C'est évidemment le point faible du personnage de Chen Cao, flic et surtout membre du Parti, qui ne peut être cet incorruptible qu'on nous présente sans l'appui de dirigeants importants au centre de l'empire. Même si le camarade Zhao [3] est absent durant Dragon bleu, tigre blanc – ce qui explique ainsi que certains aient pu s'en prendre à Chen –, il est bien de retour à la fin de l'histoire (restaurant l'inspecteur dans ses fonctions). S'il n'a pas depuis longtemps atteint la limite d'âge, on a du mal à imaginer que ce fameux Zhao ne fasse pas partie de l'une ou l'autre clique. Or, vu ce que l'on sait de la situation chinoise notamment via ce qu'en laisse sous-entendre les romans de Qiu, aucune n'est recommandable.

L'auteur est donc désormais obligé de présenter Zhao comme un principe intemporel et intangible d'honnêteté et de rigueur morale au centre du pouvoir, un peu à la façon dont van Gulik évoquait la figure de l'Empereur dans les aventures du juge Ti. Le Vieux Chasseur compare d'ailleurs Chen à ces fameux qingguan (les magistrats Bao ou Dee), ces fonctionnaires justes, honnêtes et irréprochables... mais dont les actes reposaient toujours, au final, sur la décision d'un empereur resté intègre. Où se trouve celui-ci dans la Chine contemporaine ? Nulle part évidemment. Pour un romancier qui vise au réalisme de son témoignage et de sa dénonciation, c'est plutôt gênant.

Cet assemblage de faits divers auquel on doit ajouter une défense de l'opéra de Suzhou, les habituels traits de caractère du policier (poète mélancolique farci de références classiques et malheureux avec les femmes) ainsi que le côté Club des cinq des assistants de l'inspecteur Chen (Peiqin, le Vieux Chasseur, Nuage blanc, Yu, Melong) font de Dragon bleu, tigre blanc un véritable étouffe-chrétien et l'un des épisodes les moins crédibles de la série.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/07/2014



Notes :

[1] Il s'agit bien sûr de l'affaire Heywood, consultant britannique assassiné en 2011 dans des conditions qui amenèrent la condamnation à mort (assortie du sursis) de Gu Kailai. Cette dernière, avocate et femme d'affaires issue de la noblesse rouge, était l'épouse de Bo Xilai, l'étoile montante du P.C.C., patron de la municipalité de Chongqing (proche du barrage des Trois-Gorges) dans le Sichuan, pôle d'attraction économique de la Chine intérieure.

Bo a été condamné en septembre 2013 à la prison à vie pour corruption, détournements et abus de pouvoir. Au même titre que l'actuel président Xi Jiïng, il était l'un des représentants de la faction des princes rouges, ces enfants de hauts responsables du parti durant l'ère maoïste qui ont accaparé les positions de force économiques et politiques depuis l'arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Plusieurs cliques se livrent une lutte sans merci en haut de l'appareil d'État.

[2] Ancien garde rouge qui osa demander, dans un dazibao resté célèbre, la cinquième modernisation (la démocratie) après que Deng Xiaoping se fut débarrassé de la vieille garde maoïste et eut rassemblé le pays autour des Quatre modernisations (agriculture, industrie, sciences, défense) initiées par son mentor Zhou Enlai. Weu fut rapidement arrêté et condamné à 15 ans de prison durant lesquelles il continue de remettre en cause le régime. Libéré en 1993, il est immédiatement condamné à quatorze nouvelles années avant d'être définitivement expulsé vers les États-Unis en 1997.

[3] Depuis Mort d'une héroïne rouge, Zhao est censé être le mentor et protecteur de Chen au sein du Bureau politique. Bon, l'homme doit avoir dépassé les cent ans et cela m'étonnerait fort qu'il soit toujours en place, les factions qui se sont succédé au pouvoir étant parfaitement antagoniques et éliminant donc leurs adversaires dès que le renouvellement des instances l'autorise.

Illustration de cette page : Carcasse de porc sur l'Huangpu

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Laughing stock de Talk Talk (1991 - Verve)