Funestes carambolages

F
Håkan Nesser

Funestes carambolages

Suède (1999) – Seuil (2008)


Traduction de Agneta Ségol et Marianne Samoy

De nuit, un conducteur ivre renverse un adolescent et prend la fuite. Deux jours plus tard, il reçoit des menaces de quelqu'un qui dit l'avoir vu et le fait chanter. Au moment de la remise de l'argent, il décide de tuer celui qu'il pense être le maître-chanteur et qui n'est autre qu'Erich, le fils du légendaire commissaire Van Veeteren.

Je suis venu à la lecture de ces Funestes carambolages par l'adaptation, réalisée pour la télévision, du cycle du commissaire van Veeteren, premier héros récurrent de Nesser [1]. Comme celles du personnage de Kurt Wallander ou de celui d'Irene Huss (l'héroïne d'Helene Tursten), ces adaptations s'avèrent assez médiocres, produits de consommation ordinaires vite regardés, vite oubliés.

Contemporain d'Henning Mankell, mais sans avoir obtenu en France la diffusion et le succès de ce dernier, Håkan Nesser est un auteur très connu et apprécié dans les pays du Nord. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il a commencé sa carrière par une série policière de type procédural, dans une ville imaginaire et syncrétique pouvant se situer n'importe où en Scandinavie, Allemagne ou Pays-Bas. Cette démarche, qui m'a rappelé l'Isola d'Ed McBain est assez peu courante pour capter l'attention. Comme le héros collectif qu'est l'équipe policière, procédé également mis en place par le créateur du célèbre 87th Precinct, même si Steve Carella en devint malgré tout la figure emblématique.

Créé en 1993, Van Veeteren est un enquêteur judiciaire démissionnaire dès le roman paru en 1994 (Borkmanns punkt). Chef légendaire de la police de Maardam, une ville de 300 000 habitants, durant près de quinze ans et précédemment inspecteur aux homicides, il en a simplement eu assez et est parti travailler dans une librairie d'anciens. Son influence reste malgré tout considérable et on continue de parler de lui comme du commissaire (alors même que son ancien adjoint en assume depuis lors les fonctions). Il devient, pour cette équipe d'enquêteurs que suit Håkan Nesser, une figure tutélaire, inspirante, comme le fut pour lui, à ses débuts, le policier Borkmanns, évoqué pour ses méthodes dans le premier roman.

Logiquement, ce héros absent doit s'effacer de plus en plus au fil des histoires. Dans Funestes carambolages, on ne doit sa présence qu'à l'identité de l'une des personnes assassinées : son fils. Comme souvent, la vie professionnelle de Ven Veeteren a été un succès mais au prix d'une véritable déroute sur le plan privé. Divorcé d'une femme qu'il semble exécrer, le commissaire à la retraite est père de deux enfants dont l'un, Erich, est un ancien délinquant et junkie. Son décès permet à Håkan Nesser de consacrer une grande partie du premier tiers du livre aux ravages que cause un meurtre dans l'entourage : l'incompréhension, tous ces possibles anéantis en un instant, tous ces regrets. Et la violence qui gagne les survivants, le besoin de savoir, l'envie de se venger.

L'auteur montre, parallèlement, une modification inverse dans l'esprit du chauffard devenu tueur. Assommé par les cachets et l'alcool, mais survolté par le sentiment de toute puissance né de son impunité, celui-ci émerge d'une vie médiocre et commence à faire des plans d'avenir. Il se prend même à aimer, en dépit des deux morts qu'il a sur la conscience. Cette faculté à gommer de son esprit et avec tant de facilité l'horreur des meurtres contamine évidemment cet homme ordinaire, qui ne connait plus de limites. L'espèce d'emballement froid qui va le saisir – lorsqu'il recevra une nouvelle demande d'un maître-chanteur qu'il pensait pourtant avoir éliminé –, est plutôt bien vu.

La procédure policière occupe tous les espaces restants. Elle est classique et routinière, avec ses impasses et ses rebondissements, ces derniers dus à Van Veeteren qui, à deux reprises et alors que son ancienne équipe piétine, orientera l'enquête dans la bonne direction. Comme souvent dans les polars modernes, les intuitions et les déductions des policiers semblent un peu trop faciles pour être honnêtes, mais les qualités psychologiques relevées ici font de Funestes carambolages un roman acceptable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/12/2010



Notes :

[1] Puisque j'ai eu l'occasion d'en visionner pour l'instant les deux premiers épisodes, DVD sous-titrés anglais.

Illustrations de cette page : Une vue de Maardam, la ville fictive créée par Nesser

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Shiny Beast (Bat Chain Puller) de Captain Beefheart et son Magic Band (Warner - 1978).