Le Cherokee

L
Richard Morgiève

Le Cherokee

France (2018) – Éditions Joëlle Losfeld (2018)


Au cours d'une même nuit, le shérif d'un comté perdu de l'Utah découvre une voiture abandonnée dans un lieu insolite, croise le regard d'un puma blanc et assiste à l'atterrissage d'un chasseur Sabre sans pilote à son bord. Les débuts d'un long cauchemar.

Le Cherokee est pour moi le roman de la fin d'un monde, parce que les figures du Mal y sont omniprésentes. Nick Corey, le personnage central, y cherche autant la vengeance que la rédemption ou l'amour et n'obtiendra, au mieux, qu'un bref moment d'extase avant l'oubli.

L'écriture directe et sans fards de Richard Morgiève se prête parfaitement à cela. Les mots tombent dru comme pluie d'orage, sans recherche d'une quelconque joliesse ou d'effets superflus. Les phrases courtes crépitent et ne laissent aucun repos aux personnages ou au lecteur. Ici, les temps suspendus ou les respirations sont rares et rarement heureux, les moments intimes dérobés et furtifs, mal et malheur refluent sans cesse dans le présent et les souvenirs, la mort y est évidemment poisseuse, sauvage, laide.

Nous sommes en 1954, en pleine Guerre froide, au lendemain d'un conflit coréen qui a rappelé l'équilibre précaire des forces en présence et la possibilité qu'à tout moment l'Apocalypse nucléaire pouvait se déchaîner. Peut-être plus tôt que prévu puisque le chasseur Sabre transportait l'un de ces engins qui est tout aussi manquant que le pilote. Ceci explique le déploiement de militaires dans la région, sous couvert d'une rumeur de soucoupe volante ou d'un complot des Rouges – n'est-ce pas finalement la même chose ? – et l'arrivée sur place de Jack White, conseiller spécial du Président. Des personnages de premier plan du roman, lui seul semble représenter l'innocence, la droiture, la lumière... à laquelle s'accroche Corey.

Ce dernier ne se voit pas autrement que comme une incarnation de ce Mal. Vingt ans auparavant, quelqu'un a sauvagement tué ses parents adoptifs. D'abord reconnu coupable, son séjour en prison – viol, brimades – fut terrible. On le déclara finalement innocent après avoir retrouvé, quelque temps plus tard, la bible de son père déposée sciemment auprès du cadavre d'une femme enceinte assassinée de façon identique. Corey partit pour la guerre où il tua beaucoup. Il revint couvert de médailles, la mémoire boursouflée d'images macabres, réellement endurci ou ayant peut-être perdu son humanité. Il régla alors quelques comptes liés à son incarcération.

Celui qui tue son prochain… On peut en dire et en dire, là-dessus… Beaucoup de vérités, beaucoup de conneries. Il ne fallait pas se faire prendre – c’était le seul conseil qu’aurait pu donner Corey. Il estimait qu’il était un meurtrier, ne se trouvait pas d’excuses. Il était devenu poulet en partie à cause de ça. Il ne voulait pas réparer, pas effacer son crime, non. Il avait dans l’idée qu’il était un satané tueur, voire un satané tueur en série. Et c’était mieux pour tout le monde qu’il soit poulet. Sauf pour les tueurs en série, les tueurs du dimanche, les violeurs, étrangleurs et compagnie.

À peine trouvée la voiture abandonnée et croisé le regard du puma blanc, Nick Corey comprend qu'il se retrouve, vingt ans plus tard, confronté au meurtrier de ses parents. C'est le départ d'un jeu de piste sanglant où le policier n'est jamais le chasseur. Celui que Corey nomme le Dindon (parce que son rire ressemble à un glougloutement) a toutes les cartes en main, toujours un ou deux coups d'avance et il ne s'en prive pas pour balader le policier dans son petit théâtre macabre. Nick est son unique public : tourmenté, émotionnellement impliqué, la fureur en lui qui parfois l'aveugle en font une proie facile, une proie toujours. Corey espère encore sauver et ainsi se sauver alors qu'il est toujours déjà condamné par ses fantômes.

Il n’avait pas la force de s’agenouiller et de demander pardon. Il fuyait. Il avait oublié Jack White. C’était la puissance malsaine du passé, il aspirait tout dans sa fosse à merde. Les hommes méchants étaient construits sur du néant. Il pompait toute force, toute beauté, tout amour.

Pour l'éliminer – lui et tous ceux avec qui il a été ou entrera en contact – les fanatiques qui se sont emparés de l'ogive nucléaire le chassent également. Humains, trop humains, ils sont plus faciles à déjouer, mais demeurent implacables. Que les deux histoires se recoupent dans une pharmacie de Cortez, comté de Montezuma, Colorado semble le fruit du hasard, mais peut-être le Dindon fait-il don de ces ennemis-là à Corey ?

Le Cherokee est captivant parce qu'au-delà de ces meurtres et de ce complot, il s'agit de l'histoire d'un homme à vif, d'un orphelin sans racines qui cherche sa place parmi les vivants. Tant son échec devant le Dindon que son homosexualité et son ascendance apache enfin assumées semblent le repousser à la périphérie de ce monde, là où Black le terrien l'a invité : « Tu trouveras. Il faut que tu te trouves, sinon tu rôderas en enfer pour toujours et tu le sais bien. »

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/02/2019



Illustration de cette page : Dog soldier