Une carte pour l'enfer

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Miyabe Miyuki

Une carte pour l'enfer

Japon (1992) – Philippe Picquier (1994)

Titre original : 火車 (Kasha)

Précédemment blessé lors d'une interpellation mouvementée, l'inspecteur Honma est au repos. Un petit-cousin de son épouse, respectable banquier, en profite pour lui demander de rechercher sa fiancée, Shoko, disparue à la suite d'une dispute d'amoureux à propos d'une carte de crédit. Ce qui se présentait comme une tâche de médiation de quelques heures devient bientôt une enquête éprouvante dans l'enfer personnel d'une femme qui n'est pas celle qu'elle prétendait être.

De facture très classique, Une carte pour l'enfer fait passer lentement le lecteur d'une idylle contrariée à une noirceur sourde et impalpable. Kasha, son titre original, fait référence à une histoire édifiante du bouddhisme, celle de démons conduisant un chariot de feu et entraînant les pêcheurs vers l'enfer (hiro-kuruma ayant la double signification chariot de feu et "à court d'argent"). A travers l'histoire de Shoko, c'est celle de toute la classe moyenne japonaise - piégée par le vertige de la consommation et les pratiques de crédit facile - qui est abordée par l'auteur.

miyabe miyuki une carte pour l'enfer Deux choses peuvent dérouter aisément le lecteur qui ne s'attend à lire qu'un polar supplémentaire. La première est son côté didactique concernant le problème de société posé par ce recours frénétique au crédit. Miyabe n'hésite pas à décrire par le menu la façon dont les organismes de prêts, de moins en moins officiels jusqu'à franchement criminels, piègent les gens et les poussent à la déchéance. Elle évoque à plusieurs reprises et en détail la voie légale pour se sortir d'une telle situation - le recours à la faillite personnelle - afin d'informer au maximum ses lecteurs tout en soulignant que cette solution va à l'encontre des conceptions assez surannées de l'honneur et des nombreuses rigidités mentales de la société nippone.

Mais, surtout, Miyabe Miyuki décrit très précisément cette double violence faite aux hommes. Celle du voisin, de l'autre, de l'égal dont il faudrait impérativement se distinguer pour exister (discours permanent de la publicité et des médias). Celle de cette voie étroite de la surconsommation par laquelle il faudrait passer pour atteindre ce but et qui mène la plupart du temps à la misère économique, mentale ou à l'abrutissement par le travail. Du point de vue de la quête du bonheur, cela ressemble fort à un double bind.

L'auteur ne se prive pas enfin de fustiger l'atonie, pour ne pas dire la complicité, des pouvoirs publics qui ne font rien pour réguler "cette ombre de dix mètres", devenue un pilier (in)contestable de l'économie nippone. Ce côté journalistique, informatif et d'une rare justesse psychologique ralentit l'action telle que nous la concevons d'ordinaire pour un "polar" mais il est clair que cela fait sens.

Le deuxième point troublant est que l'enquête de Honma Shunsuke est largement une chasse aux fantômes. S'agissant de deux disparitions - on apprend rapidement que la fiancée manquante n'est pas Sekine Shoko -, cette histoire criminelle apparaît comme désincarnée, pure construction intellectuelle de l'enquêteur menaçant de s'effondrer au moindre souffle de vent contraire. En fait, ce roman "sans corps" ne prend même pas consistance dans les dernières pages, lorsque la disparue est enfin retrouvée, puisque très astucieusement l'auteur nous laisse avec notre frustration miyabe miyuki une carte pour l'enfer (nous ne saurons jamais vraiment ce qui s'est passé). Nous restons donc avec un sentiment assez voisin de celui de l'enquêteur pour une femme - d'autant plus victime de ce système absurde que les débiteurs étaient ses parents - qui, empruntant une voie criminelle pour tenter de survivre, choisit, suprême ironie, une personne trop semblable à elle-même. C'est sans doute pour ces raisons que, sur un blog présentant cet ouvrage, un visiteur écrivait ce commentaire mitigé : « L'intrigue est plutôt intéressante, mais ce polar manque de noirceur digne d'un Ellroy, de la férocité d'un Westlake, c'est trop gentil à mon goût. »

Or, si l'on prend la peine d'aborder ce roman débarrassé de cette fâcheuse propension du lecteur de polar à exiger toujours plus de violence sacralisée et théâtralisée, on n'y découvre aucune gentillesse. Décrire la poursuite du sens de l'existence dans un paraître différent qui ne fait que renforcer l'être semblable, au prix de l'abrutissement dans les heures supplémentaires, la misère mentale et le désemparement, la déchéance sociale - éventuellement criminelle - dû à l'argent facile est bien plus réel, violent et inquiétant que n'importe quel meurtre dans un Los Angeles fantasmé. Ne serait-ce que parce que des millions de personnes, piégées dans l'indifférenciation de la modernité et pensant exister par cette accumulation de signes de prestige chèrement acquis, en sont ou seront victimes ou coupables. Pour de vrai...

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/12/2006



Illustrations de cette page : Cérémonie traditionnelle • Cartes de crédit

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Messe As-Dur de Franz Schubert, Chor und Sinfonieorchester des Bayerischen Rundfunks dirigé par Wolfgang Sawallisch (EMI, 1983). Relecture, ajouts et corrections en compagnie du Requiem de Gabriel Fauré, version 1989 dirigé par Philip Herreweghe, chez Harmonia Mundi.