La rage

L
Zygmunt Miloszewski

La rage

Pologne (2014) – Fleuve noir (2016)

Titre original : Gniew
Traduit du polonais par Kamil Barbarski

Dans une maison perdue près d'une forêt, un homme que nous connaissons bien vient de tuer.

Comme Zygmunt Miloszewski l'avait annoncé lors de son passage au défunt Thé des Écrivains [1], La rage, troisième épisode des aventures du procureur Teodore Szacki sera le dernier. Après cette incursion réussie dans le genre policier, le romancier entend investir d'autres champs littéraires pour la suite de sa carrière.

Teodore travaille désormais à Olsztyn, au nord du pays, non loin de l'enclave russe de Kaliningrad, dans une cité dont le centre ancien ne cache pas ses origines prussiennes. Par contraste, cette présence et ce souvenir vont permettre à Miloszewski de rudoyer une nouvelle fois ses compatriotes – tout le premier tiers du roman, tandis que la machine complexe de La Rage se met en place –, abrité derrière le cynisme de son procureur.

C'est principalement leur esprit de clocher désuet, leur mauvais goût, mais aussi leur absence de sens pratique – les embouteillages permanents dans la ville qui reviennent comme un running gag, y compris lors de la fin dramatique du livre – qui le mettent hors de lui. Quand Szacki se rend compte que chaque service, dans chaque voïvodie possède sa propre base de données non connectée évidemment aux autres, on se croirait dans la Pologne d'Ubu Roi, dans un quart-monde qui ferait regretter la rigueur germanique.

Szacki a donc tué, mais pourquoi ? Comment cette incarnation rigide de la loi, ce procureur à succès, en est-il arrivé là et qui est sa victime ? Zygmunt Miloszewski nous entraîne une fois encore dans une aventure peu banale, au cœur de laquelle se trouvent conjuguées les violences domestiques et une intention criminelle pour l'instant incompréhensible.

Un squelette est retrouvé dans un abri antiaérien. D'ordinaire ce genre de découverte renvoie à la Seconde Guerre mondiale, sauf que la mort semble, cette fois-ci, remonter à moins d'une semaine. Mère Nature n'ayant pu accomplir ce prodige, seuls un procédé particulier et donc une volonté humaine plutôt joueuse peuvent expliquer une décomposition aussi rapide. Comme le lui apprend le Dr Frankenstein (on voit toutes les variations que l'humour de Miloszewski va se permettre sur ce nom), le squelette est complet. Trop même, ce qui laisse prévoir l'existence d'un tueur en série dans la ville d'Olsztyn.

La Rage échappe cependant au plan classique de ce type de roman. Deux intelligences qui se ressemblent énormément s'affrontent, les pièges de chaque côté s'enchaînent, mais Szacki a toujours une longueur de retard. Pour ses derniers instants, Zygmunt Miloszewski malmène son héros, mais c'est plus pour nous montrer ses failles, son impossibilité à fonctionner hors de son métier, sa difficulté à établir des liens normaux avec les autres. C'est sa fille adolescente qui lui permet de mettre le doigt sur son humanité... et la force qui l'anime : le courroux, celui d'un Dieu punisseur et vengeur. Les envies de meurtre, drôles et de plus en plus effrayantes, ne cessent d'ailleurs de gagner le procureur tout au long de son enquête.

Le piège dans lequel l'attire son adversaire l'oblige à quitter sa froideur, son cynisme, à s'incarner enfin en père, en amant, en homme désolé d'avoir gâché sa vie de famille, en être assumant enfin sa colère. Il est bien sûr trop tard, mais Zygmunt Miloszewski entend faire tomber son héros avec les honneurs. Moins réussi à mon sens qu'Un fond de vérité et son passionnant arrière-plan historique et politique, La Rage reste un bon roman par son intrigue complexe et le sens de l'humour dont ne se départit jamais l'auteur.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/09/2016



Notes :

[1] Merci à Sébastien Wespiser pour avoir permis, au fil des ans, toutes ses rencontres.

Illustration : La cathédrale St Jacques d'Olsztyn.