Derniers verres

D
Andrew McGahan

Derniers verres

Australie (2000) – Actes Sud (2007)


Traduction de Pierre Furlan

George est réveillé en pleine nuit par la police pour venir identifier le corps d'un homme, torturé et électrocuté à une quinzaine de kilomètres de là. Il reconnait Charlie, son ancien meilleur ami qu'il n'a pas revu depuis dix ans, suite au scandale de corruption et de trafic d'influence qui les avait mis en cause.

Toute la noirceur et la détresse de Derniers verres, le premier roman d'Andrew McGahan, sont contenues dans son motif principal : l'alcool. Celui-ci imbibe dès l'origine la relation entre Charlie et George, quand tous les deux tentaient de faire leur trou à Brisbane. C'est pour nourrir ad libitum leur dépendance qu'ils s'associent avec le politicien Marvin et l'ex-flic Lindsay, transformant un quartier de la puritaine Brisbane en lieu de plaisirs et de dévoiement et leurs vies en un enfer redoutable autant qu'aimé.

Au fil des pages, McGahan trace autant de portraits d'alcooliques que de raisons ou de déraisons de boire. Le narrateur, George, est sobre depuis qu'il a fui Brisbane pour Highwood, un bled dans les montagnes à deux heures de route de la capitale. La mort de Charlie l'oblige à revenir dix ans en arrière et le soumet à la tentation en l'envoyant rencontrer ses anciens associés, ou du moins ce qu'il en reste. Est-ce vraiment pour tenter de comprendre le décès brutal de son ami ou plutôt pour reprendre le cours d'une vie suspendue sans réponses ?

Mélangeant les souvenirs et la quête présente de George, McGahan nous montre la facilité et la quasi-inéluctabilité de cette dépendance alcoolique, une fois tombé dans le piège. Le personnage de Jeremy, nobliau introduit dans tous les cercles du pouvoir et seul de la petite bande à reconnaître son alcoolisme, ne choisit-il pas ses assistantes sur l'intuition qu'elles présentent cette faille, cette inclination à la picole ? Dès lors, il entreprend de la cultiver comme d'autres le font d'orchidées rares, avec un plaisir d'esthète mortifère. La scène où Louise, ultime assistante d'un Jeremy mourant, boit consciencieusement trois bouteilles de vin sous le regard satisfait de son mentor jusqu'à s'effondrer dans ses vomissures est d'une force et d'une tristesse saisissante. C'est aussi ainsi que fut initiée à l'alcool Maybellene, l'égérie du groupe d'amis dix ans plus tôt, collaboratrice de Jeremy puis de Marvin, avant de devenir l'épouse de Charlie et, enfin, la maîtresse de George. Tous associés, tous alcooliques.

Derniers verres ne se limite pas à cette galerie de personnages déchus, usés et qui survivent pathétiquement dans l'ennui d'une vie ordinaire. Le roman dénonce également une société queenslandaise hypocrite, qui a fait payer quelques lampistes pour continuer de croire à sa vertu de façade, pour prolonger les pires comportements de ses représentants et de ses milieux d'affaires. George découvre, après une décennie de sobriété désormais chancelante, tout ce que son ébriété permanente du temps de sa splendeur lui cachait. La corruption, bien sûr, qui gangréne toujours tous les étages du pouvoir. Sa médiocrité aussi, tous ces mensonges sur soi et aux autres que permet l'alcool.

La quête de l'assassin à laquelle se livre George semble en permanence hésiter entre rédemption et déchéance. McGahan retient longtemps notre attention dans cette incertitude. Plus que le nom du coupable, nous aimerions voir le narrateur sortir enfin du piège sans fond de son ancienne dépendance. La fin violente et le gâchis de toutes ses vies font de Derniers verres un livre puissant, sombre, à la mesure de la douleur de vivre de ces êtres perdus [1].

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/11/2009



Notes :

[1] Merci à Éric, sur le blog de Morgane Carnets noirs, d'avoir attiré mon attention sur ce roman.

Illustration de cette page : Verre et bouteille

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Tostaky de Noir Désir (1992)