Et ils oublieront la colère

E
Elsa Marpeau

Et ils oublieront la colère

France (2015) – Gallimard Série noire (2015)


1944... Une jeune fille tente d'échapper à une foule haineuse qui cherche à la tondre pour collaboration horizontale. Elle trouve refuge dans la maison familiale. 2015... Un professeur d'histoire-géo est retrouvé mort à côté de cette dernière dont il venait de faire l'acquisition. Pour le capitaine Garance Calderon, son meurtre est lié aux événements de la Libération.

En novembre 1942, un lieutenant allemand s'installe dans la maison des Marceau, trois orphelins vivant dans un hameau voisin de Saint-Valérien, gros bourg proche de Sens.

La présence du Boche est diversement perçue par la fratrie. Colette – fiancée à Joseph Gendron parti en Allemagne lors de la Relève – semble apprécier la compagnie de ce francophone bien élevé et discret. Ce n'est pas le cas de Marianne, rebelle à toute autorité qui le déteste autant qu'elle déteste son aînée, chacune soupçonnant l'autre d'avoir des vues sur l'officier. Enfin Paul, le benjamin, qui rêve de gloire et de combat dans les rangs des maquis naissants, mais qui, bien trop jeune – il n'a alors que quinze ans – se contente hypocritement de faire bonne figure à l'occupant.

Et ils oublieront la colère va se construire sur des analepses permettant d'éclairer les moments clés de cette cohabitation forcée dans lesquels, le capitaine Calderon en est certaine, se trouve l'explication du meurtre de Mehdi Azem. Professeur à Sens, ce trentenaire s'intéressait de près aux épurations spontanées ayant accompagné la Libération, et notamment la tonte de ces femmes accusées d'avoir collaboré avec l'ennemi. Ce qui aurait été le cas de Marianne, dont l'histoire locale a retenu qu'elle aurait ensuite fui avec son Boche.

Ce qu'Elsa Marpeau réussit parfaitement dans Et ils oublieront la colère, c'est saisir la montée de l'empathie de l'enquêtrice pour Marianne, dont le destin d'exclue rejoint celui de sa mère – une prostituée nantaise disparue dans des circonstances tragiques – et même en partie le sien. Très proche, durant l'enfance, d'un grand-père adulé qui l'éleva, Garance Calderon fut rejetée par lui à l'adolescence, dès l'épanouissement de sa féminité.

Car c'est aussi cela que sanctionnèrent les ciseaux de la Libération, des femmes trop libres dont l'indépendance s'était construite, dans l'absence réelle – prisonniers, réquisitionnés ou cachés – et symbolique – ils n'avaient pu éviter la défaite de 1940 – des hommes protecteurs, plus souvent sur la nécessité de survivre que sur le besoin de jouissance [1]. Ce n'est donc pas étonnant de trouver Colette au premier rang de la foule qui cerne une Marianne indomptable, qui entendait faire ses propres choix de vie et refusait le carcan du mariage [2].

Et ils oublieront la colère n'a pas vraiment fonctionné avec moi parce que le récit criminel est tout bonnement invraisemblable. Elsa Marpeau a veillé à une certaine exactitude historique concernant les violences collectives faites aux femmes lors de l'Épuration, mais semble avoir beaucoup improvisé pour le reste, notamment s'agissant du comportement de l'armée d'occupation, réduite à la seule personne du lieutenant Hanz Willke, qui sert ici de chèvre.

Si l'on peut émettre de gros doutes sur la présence d'un cantonnement de troupes allemandes à Saint-Valérien, alors qu'une bonne partie de la ville de Sens, voisine de 10 kilomètres, a été transformée en caserne [3], ils ne sont plus permis s'agissant de placer un oberleutnant esseulé dans un hameau isolé – loin donc du zug [4] qu'il est censé diriger, loin de l'Oberstleutnant dont il dépend – et en compagnie de deux très jeunes femmes [5].

L'image que Marpeau renvoie de l'occupation est celle d'un gradé bien poli et propre sur lui, qui se la coule douce dans une ferme, prenant un long bain dans le lac tous les matins et faisant une sieste de deux heures tous les après-midi, attendant que les événements qu'elle a concoctés pour lui s'abattent sur sa tête comme la foudre.

Cette impression d'irréalité est renforcée par la chronologie des années de guerre présente dans Et ils oublieront la colère. Les dix-huit mois de cohabitation entre les Marceau et Willke sont réduits à cinq grandes dates entre lesquelles ce qu'il advient historiquement, logiquement et psychologiquement, est aberrant [6].

Le lecteur n'ayant aucune connaissance de cette période passera certainement outre les facilités narratives et les incohérences [7] pour voir dans Et ils oublieront la colère... eh bien je ne sais pas trop quoi, je laisse cela aux futurs thuriféraires de l'œuvre. Le livre recèle quelques qualités – j'aime beaucoup la façon dont Elsa Marpeau mêle, depuis son premier roman, Éros et Thanatos –, mais tout ceci est quand même bâclé, faiblard et tout à fait dispensable. Tant qu'à faire, autant lire le passionnant bouquin de Fabrice Virgili.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/01/2015



Notes :

[1] On consultera avec intérêt cette analyse synthétique de Virgili  : Les « tondues » à la Libération : le corps des femmes, enjeu d'une réappropriation. Dans la même revue, on peut lire également le rôle donné par les nationalistes à la tonte des femmes durant la guerre d'Espagne : À propos des tondues durant la guerre civile espagnole. Enfin, s'agissant des mécanismes victimaires, toujours et encore René Girard : La violence et le sacré (Grasset, 1972)

Elsa Marpeau fournit, en fin d'ouvrage, une bibliographie pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin.

[2] Et ils oublieront la colère glisse tout naturellement vers la permanence de la violence du collectif à l'égard d'une victime émissaire – femme, enfant ou chien, hier comme aujourd'hui – dans le tourment de laquelle le groupe puise une unanimité éphémère (puisqu'il faut sans cesse recommencer). Ce sujet, fascinant et complexe, aurait mérité sans doute mieux que l'approche assez simpliste et connotée avec laquelle il est présenté ici, mais cela peut être un point de départ suffisant à la réflexion du lecteur.

[3] La ville de Sens abrite la Kreiskommandantur la Feldgendarmerie et un centre de communication. Les troupes de la Wehrmacht cantonnent dans trois bâtiments (caserne Gémeau, Station-Magasin et grand séminaire) ainsi que le lycée de garçons, l'hôpital, les deux gares, les dépôts d'essence. Notons que l'occupation de l'Yonne a commencé dès 1940, ce qui rend guère plausible une réquisition en novembre 1942, d'autant qu'à cette période, l'essentiel des forces combattantes du Reich se trouvent sur le front Est.

[4] Correspondant à une section, effectif variable (en principe entre trente et cinquante hommes) organisé en groupes de 10 avec à leur tête un sous-officier (Oberfeldwebel ou Unteroffizier). Plusieurs sections forment une compagnie (voir Lexikon der Wehrmacht).

[5] On lira avec intérêt ce document qui rappelle à quel point l'administration militaire allemande veillait à séparer le plus possible ses soldats de la population féminine française : La réglementation de la prostitution et des relations sexuelles par les occupants.

[6] Attention, le relevé d'incohérences ci-dessous dévoile une partie de l'intrigue.

Spoiler: Highlight to view

Le 26 novembre 1942, la ferme des Marceau est réquisitionnée pour loger le lieutenant Willke. J'ai déjà dit ci-dessus pourquoi ce cantonnement à l'Hermitage était peu plausible. La date permet à Marpeau d'évoquer l'efficacité de l'administration française dans la rafle des Juifs icaunais le mois précédent et de placer le nom du cordonnier Pcek Oviczka (source probable : Seconde rafle des Juifs dans l'Yonne), en précisant qu'il était bien connu des enfants Marceau. Pour avoir un peu vécu la vie paysanne dans la Nièvre voisine dans les années 1960, je doute fort que ceux-ci soient souvent montés à Sens faire ressemeler leurs chaussures.

Mais à cette date et donc officiellement, les Fridolins deviennent des gros bâtards qu'on peut et doit détester pour ce qu'ils font aux Juifs (d'où l'ire bien compréhensible de la jeune Marianne), alors que jusqu'à présent, ils étaient plutôt du genre occupants sympas. Affameurs certes, mais sympas.

Le 13 avril 1943, Marianne surprend le lieutenant prenant son bain dans le lac. Sa haine pour lui, ainsi qu'un désir trouble, ne fait qu'augmenter.

Le 20 octobre 1943, donc six mois plus tard, le lieutenant (qui a peut être des ascendants suisses) finit par se rendre compte qu'il est espionné tous les matins par la jeune fille. Il la viole au bord du lac.

On se demande pourquoi une telle pulsion le saisit, et seulement maintenant – je veux dire, hormis le fait que cela permet de caler l'intrigue de la grossesse de Marianne sur la date de la Libération – alors qu'ils vivent depuis près d'un an dans la même maison et qu'ils dorment dans des chambres voisines. Il semble que ceci n'a pas eu plus de conséquences que cela sur leurs relations (à part l'augmentation de la haine de la jeune femme). Une fois l'irréparable accompli, l'officier n'a pas cherché à renouveler son geste – seul moyen pour amener le gros twist final de Et ils oublieront la colère, c'est-à-dire le nom du véritable père de Rose. La grossesse de Marianne, dont Hanz Willke pouvait raisonnablement être tenu pour responsable, ne l'a absolument pas perturbé, n'a rien changé à ses habitudes... En fait, il la viole une fois et s'endort jusqu'à l'événement suivant.

Le 2 juillet 1944 Colette a exigé que Marianne reste enfermée entre les quatre murs de la ferme, afin de dissimuler sa grossesse à la population. Puisqu'elle est mariée, elle entend se faire passer pour la mère après l'accouchement. Elle a donc certainement et durant tout ce temps, leurrer les voisins avec différentes tailles d'oreillers dissimulés sous sa robe. Elle a dû travailler deux fois plus pour compenser l'absence dans les champs de sa cadette (au fait, de quoi vivent ces trois jeunes gens ?) et mentir chaque semaine pour expliquer les raisons de l'absence de sa sœur à l'office. Le 2 juillet nait Rose. Aucune réaction du père potentiel qui doit toujours dormir.

Le 14 juillet 1944, Marianne décide de tuer le Boche en ce jour de fête nationale – pour le symbole naturellement. Ça tombe bien, celui-ci, plutôt que de traquer les mouvements de résistance qui s'activent beaucoup depuis le débarquement, continue d'aller faire sa sieste dans la grange, comme tous les après-midis. Par chance pour les Marceau, ni les membres de sa section ni ceux de son commandement ne s'inquiéteront de son absence durant les cinq semaines suivantes, parce qu'en toute logique, ils auraient alors passé la fratrie par les armes, sans autre forme de procès... mais, du coup, plus d'histoire abracadabrante à raconter.

Le 24 août 1944 Sens est libéré. Les résistants de la première et de la vingt-quatrième heure commencent l'épuration des collaborateurs. Forcément désignée à la vindicte populaire par sa sœur – car sa grossesse ayant été tenue secrète, rien ne laisse supposer qu'elle soit une pute à boches –, Marianne est tondue et violée (à l'imitation de Pauline Dubuisson qui, elle, avait été réellement très proche des Allemands durant toute l'Occupation pour faciliter les affaires de son père et sa propre situation professionnelle). Ce viol collectif, bien que plausible, semble disproportionné par rapport à ce que la population peut réellement reprocher à Marianne, qui n'a jamais été vue en compagnie d'Allemands (pas plus que Colette en fait). Mais là aussi ce n'est pas très clair dans le récit « Colette trouve inconvenant qu’une fille de dix-huit ans comme elle se promène au milieu de ces soldats allemands, jeunes et jolis garçons » écrit Marpeau, mais Marianne a une telle haine des Allemands qu'on se demande comment elle aurait pu parader ainsi au milieu d'eux.

Enfin pour faire passer le subterfuge de la substitution des sœurs et du pseudo départ de Marianne avec Hanz, il y a l'imparable « Et tout le monde la croit car tout le monde veut la croire. Durant les premiers temps, les villageois sont si soucieux d’enfouir leurs propres péchés qu’ils n’ont plus de temps pour déterrer ceux des autres. » Comme si, en fait, l'épuration était suspendue à la fin de cette journée pour ne plus produire d'effets par la suite (or l'Yonne fut un département où elle tourna presque à la guerre civile et dura plusieurs mois).

[7] Entre autres celle-ci. Attention, elle révèle des éléments de l'intrigue :

Spoiler: Highlight to view

L'auteur a un peu de mal avec les armes de l'Oberleutnant, puisqu'elle nous parle de deux fusils Mauser (le fameux modèle 98K) – ce qui expliquerait la difficulté éprouvée par Paul pour en apporter un aux maquisards dissimulé sous une soutane (les soldats allemands l'ayant pris en stop ne doutant pas un seul instant qu'un gamin d'à peine 17 ans soit déjà prêtre avec une jambe raide. Sont-ils bêtes...) –, alors qu'il ne peut s'agir, au mieux, que d'un fusil et d'un pistolet.

Ce dernier semble être l'arme dans les mains de Paul le jour de la libération de Sens (compte tenu de la façon dont il tue l'homme à Saint-Val). Marianne se sert évidemment d'un pistolet quand elle tue Hanz durant sa sieste, car « (elle) touche du bout des doigts la peau du Boche, ses cuisses, son ventre, son torse, puis ses lèvres. Et elle tire un coup. En pleine tête. ». Cette scène, déjà difficilement croyable sans réveiller l'officier, est impossible si l'arme est un fusil de 110 cm de long. Sans compter bien sûr, pour le frère comme pour la sœur et leur meurtre respectif, que le maniement d'un Mauser 98K nécessite un entrainement, son recul – connu pour taper dur – pouvant occasionner à des néophytes de graves blessures à l'épaule.

Pour toute personne ayant vu une fois un film sur la Seconde Guerre mondiale, le pistolet est la seule arme faisant partie de l'équipement d'un officier de la Wehrmacht (un Luger P08, ou plus sûrement un Walther P38 plus moderne, armes de poing officielles de la Heer). Jamais de carabine réservée à la troupe, et de toute façon sûrement pas en double exemplaire.

Du coup, cela met à mal les différentes scènes où cette (ces) arme(s) est (sont) utilisée(s) et surtout le meurtre en 2015. Car l'arme restée en possession de la famille Marceau ne pouvant être que ce pistolet, les techniques forensiques n'auraient pas confondu le tir ayant tué Mehdi Azem avec celui d'un fusil de guerre (déjà pris pour un fusil de chasse).

Illustrations de cette page : Femmes tondues durant l'épuration.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Orange blossom d'Orange Blossom (1997 - Prikosnovénie) – Under the shade of violets d'Orange Blossom (2014 - Washi Washa) – In Time to Voices de Blood Red Shoes (2012 - V2 records)