Le festin des fauves

L
Dominique Maisons

Le festin des fauves

France (2015) – La Martinière (2015)


Au cours d'un bal libertin à Neuilly, le maître des lieux meurt après avoir bu le contenu d'un verre que lui avait tendu une jeune femme masquée. Le meurtre avait été annoncé sur l'internet par un homme se faisant appeler Judex, qui entendait punir cet énarque pour ses malversations. Quelques jours plus tard, un nouveau message menace un certain Le Morvant, que Judex accuse d'assassinat et de corruption en France et en Afrique.

Relation d'intérêt : Je précise donc au lecteur de cette recension que j'ai rencontré trois ou quatre fois l'auteur du Festin des fauves au détour d'un lancement de livre dans des librairies parisiennes et que nous nous croisons régulièrement sur un célèbre réseau social. Pour autant, j'ai dûment acheté la version numérique de son roman le 9 janvier 2016, pour un montant de 15,99 €. Comme pour mes autres chroniques, je ne suis lié ni de près ni de loin à la promotion de son œuvre.

Si le roman-feuilleton existait encore, nul doute que Le festin des fauves aurait tenu en haleine les lecteurs du grand journal populaire qui l'aurait publié (ce qui n'est pas automatiquement gage de qualité littéraire).

Les grands journaux populaires n'existant plus eux non plus – remplacés par les magazines people –, Dominique Maisons a repris à son compte, en la modernisant, la formule dans laquelle s'illustrèrent Sue, Zevaco ou Bernède & Feuillade. L'auteur rend hommage à ces derniers par un prologue directement inspiré du bal chez le banquier Favraux et, bien sûr, par la reprise de leur héros vengeur. Mais le Judex de 2015 ne traque plus seulement celui qui lui a nui, il entend faire la chasse à tous les vendus, les magouilleurs, les meurtriers intouchables. Non content de menacer de dévoiler leurs turpitudes sur l'internet, il les tue purement et simplement, dans des conditions impossibles qui ridiculisent l'appareil policier déployé autour d'eux pour les protéger.

Suivant plusieurs fils destinés à se rejoindre, dans des chapitres courts ménageant à chaque fois le suspens, Le festin des fauves propose une grande galerie de personnages et de situations qui fleurent bon, pour le meilleur et pour le pire, les stéréotypes feuilletonesques : une héroïne faisant face à des dangers toujours plus pressants pour retrouver l'être qu'elle aime [1], un flic décidé à arrêter le vengeur lâché par sa hiérarchie et désormais seulement aidé par son fidèle second, des passages secrets, des souterrains, une chasse au trésor, des corrompus, une affaire d'État, des armes biologiques inconnues, une bande de bouseux producteurs de meth et un trio de tueurs exotiques patibulaires au service d'un oligarque dément, etc.

Dominique Maisons fait gambader tout son petit monde dans une histoire qui pioche à la fois et allègrement dans le réalisme policier et l'excès propre au genre, jusqu'à un climax où nous basculons dans le gore et devons accepter l'invraisemblable sauvetage des héros. Le festin des fauves est bien écrit – parfois un peu trop – et certaines scènes, comme la visite de l'épave ou les différents meurtres, sont réussies. D'autres par contre sont terriblement convenues, voire ennuyeuses.

Modernité aidant, l'internet et ses possibilités de manipulation de l'information, de prise à témoin et de mobilisation des masses sont mises à contribution dans une critique de cette société où les flics veillent sur une minorité corrompue et sur leurs propres intérêts, où la dissimulation et le mensonge sont permanents, où la technologie sert au contrôle, mais peut éventuellement être retournée contre les dominants. Bref, il n'y a pas que du Dumas en figure tutélaire de ce Festin des fauves, il y a peut-être du Alan Moore aussi, toutes proportions gardées.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/01/2016



Notes :

[1] Sauf que l'héroïne au cœur de l'histoire n'a rien d'une mijaurée qui tomberait dans les pommes afin de mettre en avant le côté protecteur du héros. C'est une maîtresse femme, intrépide, sexuellement libérée, dominatrice et homosexuelle.

Illustration de cette page : Le Judex de Franju (1963)

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concerto n°5 et Fantaisie pour piano de Ludwig van Beethoven (Abbado, Pollini, Berliner Philarmoniker – DG, 1997) – Betrachte, meine Seel arias de Bach, Handel, Haydn, Mendelssohn par Thomas Quasthoff, Staatsopernchor et Staatskapelle Dresden (DG, 2006)