Noyade en eau douce

N
Ross Macdonald

Noyade en eau douce

États-Unis (1950) – Gallmeister (2012)

Titre original : The Drowning Pool
Traduction de Jacques Mailhos

Maude Slocum demande à Archer de la protéger d'un maître-chanteur qui menace de la dénoncer comme adultère à son mari. Mais le détective est convaincu qu'elle ne lui a pas tout dit. Sur place, il découvre un vrai panier de crabes, juste avant que la vieille Madame Slocum, belle-mère de sa cliente, soit retrouvée morte dans sa piscine.

Contrairement à ses illustres prédécesseurs, Hammett ou Chandler, Ross Macdonald semble utiliser beaucoup la psychologie dans ses romans (ce qui correspond aussi à une tendance assez lourde de la société amerlocaine de l'époque). Dévoiler les relations de pouvoir entre ses personnages est une dimension essentielle de son travail et il est très proche, en ce sens, de la démarche de James M. Cain, que l'on assimila, à son corps défendant, à cette littérature.

L'argent et le sexe se présentent toujours comme les principaux vecteurs de ces dominations – et donc ces tensions – entre les êtres. Dans Noyade en eau douce, le romancier va parfaitement les mettre en lumière dans deux scènes d'ouverture écrites au cordeau : la répétition de la pièce des Quinto players et la réception qui suit dans la maison des Scolum plantent définitivement le climat délétère dans lequel évoluera désormais son héros. Maude avait promis un panier de crabes à Archer en l'embauchant, le voilà servi...

Quand le détective voit l'omniprésence du sexe – accompli, en devenir, inavoué ou achevé – derrière le babil infatué des comédiens ou celui, culturel et insignifiant des convives, il ne s'agit pas forcément d'une interprétation psychologisante d'un monde d'apparences. Comme dans l'œuvre de Cain, le sexe est une arme (autant qu'une finalité), souvent la seule possédée par les personnages les plus faibles pour survivre ou simplement exister. On le rencontre à un état brut, instinctif, chez la plupart des jeunes femmes de Noyade en eau douce – l'adolescente Cathy Scolum, Gretchen Keck ou encore Mavis Killbourne –, mais Pat Reavis, au bas de la chaine alimentaire de l'empire Killbourne, l'utilise pareillement. Ces femmes s'offrant à tout bout de champ au mâle alpha qu'est Archer – ce que font les trois précitées, mais également la mère de famille lors de la soirée – délivrent une image machiste qui reflète cependant assez bien la soumission d'un genre à l'autre d'avant les prises de conscience et le combat féministes. Notons qu'aux yeux du détective, la seule possédant un réel potentiel érotique est... celle qui ne s'offre pas, c'est-à-dire sa cliente.

La présence de l'argent et son rôle dans les dominations particulières se révèlent également rapidement. Le couple Ralph et Maude dépend entièrement de la pension parcimonieuse que leur attribue la “ vieille ” madame Scolum (elle n'a en fait pas plus de cinquante-cinq ans), faisant d'eux des « riches fauchés ». Archer perçoit immédiatement la vanité de cette mère autoritaire, qui a encouragé son fils à n'être pas en vantant à l'envi des talents artistiques inexistants, afin de l'attacher également émotivement. Elle est aussi assise sur un tas d'or, la mesa sur laquelle est construite sa maison recelant dans ses flancs pour au moins deux millions de dollars d'or noir, qu'elle refuse de céder à Killbourne.

Ross Macdonald choisit de laisser le lecteur de Noyade en eau douce se dépatouiller éventuellement avec des hypothèses poisseuses nées de cette soirée et de la mort inexpliquée de la “ vieille ” madame Scolum dans sa piscine et lance Archer dans de l'action pure pour une bonne centaine de pages. La question du rythme de la narration, pouvant être ralenti par les effets de style que l'on constatait dans Cible mouvante, ne se pose pas ici.

La violence n'est dès lors plus sous-jacente ; Archer s'en prend réellement plein la figure comme tout détective hardboiled qui se respecte. En suivant la piste de l'argent, celui de Killbourne le pétrolier qui peut acheter truands, flics ou élus pour faire le sale travail, il est assommé, cogné, séquestré et torturé après avoir refusé de plier. Avec l'élimination de Pat Reavis et l'évasion d'Archer de sa cure forcée d'hydrothérapie, qui entourent le face-à-face du détective avec l'homme d'affaires, Macdonald nous offre deux climax particulièrement réussis.

Au moment du dénouement, les tendances psychologisantes prennent quelque peu le dessus, avec notamment une évocation in petto du complexe d'Œdipe et de celui d'Électre qui prouve que Macdonald connait aussi bien son Freud que son Jung, sans que cela ait d'ailleurs une réelle importance dans la conclusion du récit. La dimension morale d'Archer – qui ne fait aucun doute [1] – accordant une seconde chance au meurtrier après avoir confié à une Mavis armée la surveillance de son mari (que pensez-vous qu'il advint ?) est assez surprenante.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/05/2013



Notes :

[1] Contrairement à l'univers de James M. Cain qui n'adopte jamais un point de vue moral.

Illustration de cette page : Couvertures d'éditions paperback du roman.