Les oiseaux de malheur

L
Ross Macdonald

Les oiseaux de malheur

États-Unis (1958) – Gallmeister (2015)

Titre original : The Doomsters
Traduction de Jacques Mailhos

Dès l'aube, un nommé Carl Hallman demande l'aide d'Archer. À la fois confus et déterminé, l'homme s'est échappé d'un hôpital voisin où sa famille l'avait placé pour traiter ses troubles de comportements. Le détective accepte de regarder cette histoire où argent et mort font bon ménage à la condition que Carl retourne se faire soigner.

Ce n'est sans doute pas un hasard si Ross Macdonald a situé l'action des Oiseaux de malheur à Purissima, bled abandonné bien avant la Seconde Guerre mondiale, « a place from which even ghosts have departed » [1]. Sous le double patronage de la déchéance et de la pureté mariale, il peut déployer ce récit familial poisseux de haine et de cupidité par lequel il entend révéler, encore une fois, l'état d'une société californienne corrompue par le matérialisme et l'égoïsme.

Entre les morts anciens et ceux qui vont être déchiquetés par cette histoire, tous les personnages des Oiseaux de malheur apparaissent comme des fantômes. Archer donne le sentiment de passer de l'un à l'autre sans réussir à les saisir, uniquement guidé par la promesse faite à un homme qui, après l'avoir assommé et s'être emparé de sa voiture, semble décidé à tuer ses proches. Tout d'abord Jerry, le frère honni, prêt à faire main basse sur leur héritage commun. Et Zinnie, l'épouse de ce dernier, volage et intéressée, mais par quoi et par qui ?

Cela a commencé quelques années plus tôt par la mort d'Alicia Hallman, mère névrosée, pour laquelle le bon Dr Grantland conclura à un suicide. Puis vint celle de son mari, sénateur de l'État, retrouvé noyé dans sa baignoire – à la suite d'un arrêt cardiaque décidera là encore Grantland, avec le soutien complice de l'antipathique shérif Ostervelt. Tous, à part Mildred son épouse, sont persuadés que Carl est responsable, d'une façon ou d'une autre, du décès de son père. N'est-ce pas cela qui l'a conduit dans cet hôpital dont il vient juste de s'échapper et qui explique le déploiement de forces pour mettre la main sur lui, mort ou vif ?

Comme souvent chez Macdonald, tous les personnages sont peut-être coupables de quelque chose, ce qui lui permet de différer la révélation de la vérité tout en baladant le lecteur sur de fausses pistes particulièrement retorses. Dans Les oiseaux de malheur, Archer apparait comme particulièrement démuni, autant face au sex appeal de Zinnie, l'attitude virginale de Mildred que la perdition de Tom Rica, ce gamin toxicomane qui avait fait de lui un modèle. Sans doute parce que, moins cynique qu'à l'ordinaire, il se reconnait fautif de quelque chose.

Tout en finesse, avec des arguments psychologiques et psychanalytiques qui intrigueront parfois le lecteur d'aujourd'hui, la destruction implacable de la famille Hallman dont rend compte Les oiseaux de malheur a quelque chose de tragique et d'absurde, illustrant l'aphorisme du poète sur ce travers humain que serait notre « énigmatique maladie de faire des noeuds ».

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/01/2016



Notes :

[1] Titre de l'article de David F. Smydra Jr. paru en 2007 dans le Half Moon Bay review.

Illustration de cette page : Corbeaux