Cible mouvante

C
Ross Macdonald

Cible mouvante

États-Unis (1949) – Gallmeister (2012)

Titre original : The Moving Target
Traduction de Jacques Mailhos

Plutôt spécialisé dans les divorces, Lew Archer, ancien flic devenu détective privé à Los Angeles est chargé par Mme Sampson de retrouver son millionnaire de mari, Ralph, dont elle est sans nouvelles depuis trois jours et dont elle craint qu'il ne la quitte pour une autre, ce qui la laisserait sans le sou.

J'ai enfin réussi à mettre la main sur les deux premiers volumes de la réédition des aventures de Lew Archer, souhaitée par Oliver Gallmeister dans le respect du texte d'origine, avec une nouvelle traduction de Jacques Mailhos, dont j'estime par ailleurs l'intelligence, la culture et le très grand sens de l'humour.

Je me plais à penser que ces qualités sont exactement celles qu'il fallait à l'écriture de Ross Macdonald. Pour avoir lu et apprécié Archer il y a quelques décennies, cette version de Cible mouvante m'a permis de redécouvrir totalement un auteur au style puissant et recherché, qui apparait presque à présent – à côté des romanciers aux lignes épurées venus après lui – comme un écrivain baroque.

Usant en permanence de nombreuses figures de style (comparaisons, métaphores, symboles, antiphrases, restituées avec beaucoup de finesse et d'inventivité par Jacques Mailhos) dans lesquelles se niche bien souvent le regard critique et désabusé que porte Archer sur le monde, l'écriture de Macdonald se révèle d'abord d'une grande qualité littéraire, puis d'une drôlerie dont je n'avais pas forcément perçu tout le sel dans les anciennes éditions. Rien que pour ces raisons – quand on constate la platitude et la médiocrité de la plupart des romanciers actuels –, on se devrait d'en conseiller la lecture.

Il reste cependant une interrogation : ceci, et le hardboiled en général, n'est-il pas un peu daté ? Sincèrement, oui. Mais comme les films de Robert Siodmak ou de Jacques Tourneur peuvent l'être, c'est-à-dire sans préjudice au plaisir que l'on peut y prendre. Dans Cible mouvante, Archer poursuit une Ford model A qui ne dépasse pas le 80 km/h, il tourne la manivelle du phonogramme pour écouter le disque qu'il vient de repêcher et sur lequel repose la culpabilité de l'un des ravisseurs, les femmes sont souvent des “ poupées ” que l'on peut “ gagner ”, mais cela ne nuit en rien au regard féroce que porte Ross Macdonald sur cette société californienne où riches, truands, flics et politiciens corrompus se mélangent dans une absence totale de sens moral.

Avec cette histoire d'enlèvement, de haines familiales, d'amours non partagées, de gloires déchues, d'argent corrupteur, Cible mouvante bouscule déjà avec beaucoup de ferveur l'image lisse et propre d'un luxe discret qui abriterait un bonheur supérieur, tel que le découvre Archer dans les premiers paragraphes. Tous ces gens, à commencer par Ralph Sampson le kidnappé, sont profondément malheureux. Certains parce qu'ils ont trop d'argent et s'ennuient ou s'angoissent de le perdre, la plupart parce qu'ils n'en ont pas, ou pas assez, dans ce monde où vous n'êtes rien sans.

Ross Macdonald livre ceci de façon plutôt brutale, car tous les personnages jouent rapidement cartes sur table, à l'instar du détective précisant à sa cliente dès les premières pages qu'il est « un chacal ». En fait, la violence interne du roman repose avant tout sur les rapports de force, de domination qui s'installent entre les êtres et que la narration nous révèle sans fard. À ce jeu, les femmes apparaissent un peu trop souvent comme l'incarnation du Mal, tentatrices et prédatrices, mais il faut resituer ce machisme dans le contexte culturel de l'époque. Une excellente redécouverte.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/03/2013



Illustration de cette page : Couverture d'une édition paperback de The moving target, alors que Ross Macdonald s'appelait encore John.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Les bruits de la rue