Vierge de cuir

V
Joe R. Lansdale

Vierge de cuir

États-Unis (2008) – Éditions du Rocher (2009)


Ancien nominé pour le Pulitzer mais viré pour avoir couché avec la femme et la belle-fille de son rédacteur en chef, lâché par sa copine Gabby pendant qu'il faisait le soldat en Irak, Cason Stalter se retrouve dans le bled qui l'a vu naître, Camp Rapture, East Texas, picolant beaucoup et réduit à faire des piges pour le torchon local. La disparition mystérieuse de Caroline Allison, six mois avant son arrivée, semble toutefois prometteuse pour une série d'articles qui le remettrait en selle. Et puis, il y a aussi toute cette agitation autour de la construction d'une école pilote pour les Noirs qui oppose deux prédicateurs, sur fond de racisme comme l'aime tant le Sud...

Lire un livre de Joe R. Lansdale est toujours un plaisir parce que la langue (une fois encore superbement rendue par son sympathique, fidèle et écolo traducteur Bernard Blanc) y est vivante, imagée, riche et drôle. Et de l'humour, il en faut pour supporter ce que nous raconte l'auteur, qui ne recule jamais devant l'hyper-violence et décrit sans atermoiements torture ou destruction - des chairs et de la beauté des êtres - par des spécimens quant à eux totalement dénués d'humanité et de compassion.

Joe R. Lansdale Vierge de cuirPlaisir donc, mais fugace car le final semble toujours couru d'avance. Le Bien [1] triomphe, même s'il lui faut quelques points de suture et des poches de glace pour faire dégonfler ses hématomes. Pas mauvais bougre, Lansdale ne peut faire autrement, même quand le monde qu'il décrit - notamment dans cette Vierge de cuir - est proche de l'Enfer. Je le soupçonne d'apprécier la peinture sombre et féroce qu'il fait de son pays dans chacun de ses livres pour avoir le plaisir de voir ensuite son héros, bourré de valeurs typiquement amerlocaines, le sauver. Face à l'incurie de la police, ses loosers au grand cœur se dressent devant le Mal, habituellement flanqués d'un compagnon fidèle sans beaucoup de scrupules ni d'états d'âme et qui se chargera de la partie la plus détestable du job, c'est-à-dire d'être un instant aussi tordu que ceux d'en face. Ici Booger - qui sera à Cason ce que Leonard est à Hap [2] - bourreau, sociopathe et... unique ami.

Pour ma part, j'ai pu avancer sans réelle frayeur dans ce thriller parfaitement écrit, trop parfaitement peut-être au point de voir, dans cet ajustement exact et bien huilé des pièces, certaines grosses ficelles (est-ce volontaire de la part de l'auteur de nous laisser ainsi anticiper autant ses effets ?). Malgré cela, cette Vierge de Cuir est suffisamment sombre, compliquée et cruelle pour que les amateurs du genre y trouvent leur content.

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/03/2009



Notes :

[1] Ici il n'y a aucune ambiguité dans le champ moral. Cason est le Bien (il lui suffit de fermer les yeux et de s'éloigner quand Bogger "travaille"), les victimes sont innocentes et les criminels monstrueux.

[2] Hap Collins et Leonard Pine, les deux amis héros de la série policière de Joe R. Lansdale, se passant à LaBorde, East Texas (parue à la Série noire).

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