Mon parrain de Brooklyn

M
Hesh Kestin

Mon parrain de Brooklyn

États-Unis (2009) – Seuil (2013)


Traduction de Samuel Todd

1963. Un brillant étudiant de Brooklyn, orphelin secrétaire d’une amicale de vieux Juifs polonais, est désigné par le gangster Shushan Cats pour l'organisation des funérailles de sa mère et pour l'assister lors de la semaine de deuil qu’imposent les rites. Une rencontre qui va définitivement changer sa vie.

La première partie de Mon parrain de Brooklyn est une évocation plutôt pittoresque de la vie à New York City dans les années 60, notamment à travers ses familles criminelles.

L’humour d’Hesh Kestin lui permet de renouveler des portraits devenus des archétypes tant nous les avons lus et vus : la fratrie irlandaise bagarreuse voulant venger l’honneur d’une sœur pourtant loin d’être une sainte, le vieux don attaché à ses racines italiennes qui régente l’industrie du crime depuis l’arrière-salle d’un restaurant miteux, des maquereaux noirs tirés à quatre épingles osant les violets et les pourpres comme tout bon pimp qui se respecte... Candide au milieu de ces malfrats, le premier de la classe Russell Newhouse peut décocher à bon compte ses traits d'esprit et ses sarcasmes.

Le personnage de Shushan Cats est un vrai motif d'étonnement, tant pour le héros que pour le lecteur, puisque derrière l'image publique d'un gangster redouté et plutôt frustre, parvenu à sa position en usant de la brutalité, se cache un autodidacte raffiné et discret d'une haute valeur morale, un stratège préférant la diplomatie à l'action, un patriote. Nostalgique de Cuba et ami de Castro, l'homme déteste l'establishment et bien sûr les Kennedy, baiseurs compulsifs, piètres politiciens, hypocrites tentant de faire oublier le profil criminel du vieux Joe, fondateur de la dynastie.

Cats est un prince éclairé qui cultive ses alliances et ne prélève que le minimum sur les gens qu'il protège, réinvestissant massivement ses gains illicites et superflus dans autre chose que du paraître. Russell découvrira tout ceci du jour au lendemain, lors de la disparition inexpliquée de son mentor – la rumeur publique évoque une exécution par les Italiens – une semaine avant un procès qui l'aurait sans doute envoyé en prison.

Mon parrain de Brooklyn glisse alors vers le roman d'initiation, l'étudiant devenu de facto l'héritier du gangster défendant son empire menacé par les alliés d'hier.

Cela commence par l'amour et le don de soi – queutard immature, il ne connaissait que le sexe égoïste – dans les bras de Darcie, la compagne rémunérée de Shushan. Newhouse va ensuite intelligemment s'affirmer à la tête des affaires de Cats et retourner une situation compromise avec la famille Genovese. Après l'assassinat de Kennedy à Dallas, le gangster réapparait à Brooklyn pour solder ses comptes avec la justice et dire toute la vérité à un protégé qu'il n'avait bien entendu pas choisi par hasard.

Cette seconde moitié de Mon parrain de Brooklyn est beaucoup moins enlevée, surtout parce qu'elle entend placer l'histoire à la confluence des événements qui agitaient alors l'Amérique : les meurtres successifs de Dallas donc, ainsi que la lutte pour les droits civiques à Birmingham, Alabama. Il y a un petit côté merveilleux, un “ tout se passe comme sur des roulettes ” un peu gênant, pour nous mener vers un happy ending où Russell, définitivement sorti de l'insouciance et de l'adolescence, se réconcilie avec un père dont l'image avait été ternie par son renvoi pour corruption de la police, quelques années avant sa mort.

Mon parrain de Brooklyn est un conte plaisant, hommage aux racines juives et brooklyniennes de l'auteur, un chouïa trop long et au final un peu trop sirupeux à mon goût (en librairie le 4 octobre 2013)

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/10/2013



Illustrations de cette page : Le Fulton Fish Market – Répression lors d'une manifestation à Brimingham, Alabama

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Parade au Cirque Royal de William Sheller (2005) – To Bring You My Love de PJ Harvey (1995)