Harjunpää et l'homme-oiseau

H
Matti Yrjänä Joensuu

Harjunpää et l'homme-oiseau

Finlande (1993) – Série Noire Gallimard (2000)

Titre original : Harjunpää ja rakkauden nälkä
Traduction de Paula et Christian Nabais

Un homme s'introduit la nuit dans les appartements de femmes, les observent, les caressent dans leur sommeil...

Fidèle à une structure narrative mettant en avant le cheminement d'un être vers l'état de criminel, Matti Yrjänä Joensuu a écrit, avec Harjunpää et l'homme-oiseau, un livre d'une densité extraordinaire, plein d'émotions contrastées, de poésie, de noirceur suspendue et de quotidienneté cruelle... Cela faisait quelque temps que je n'avais pas éprouvé un tel plaisir en lisant un roman.

Joensuu Harjunpää et l'homme-oiseauCette réussite est d'abord due à l'étrange personnalité de son délinquant. Asko, dont on ne connaîtra jamais avec certitude l'âge, se barricade le plus souvent dans une autre identité, Titi – comme l'oisillon des cartoons –, voyeur étrange que les premières pages pourraient tout aussi bien décrire comme un meurtrier sans scrupules.

Titi réinvente en permanence le monde dans lequel il évolue, nommant de façon évocatrice ses proies, ses pieds ou ses objets familiers, côtoyant la chair chaude de ses victimes endormies ou celle, putréfiée et odorante, d'un vieux cadavre solitaire, peuplant le moindre de ses actes de couleurs ou de sons. La plume de Joensuu - d'ordinaire sèche, plutôt froide et dépouillée - se fait poétique, mais de cette poésie des humbles et qui coule de source, tant on perçoit sans le comprendre encore le besoin d'être et de vivre autre qui habite Asko, « pour faire taire le chien noir qui lui dévore le ventre ».

Mais Titi blesse sans le savoir les êtres qu'il visite parce que son étrange manège, même sans laisser de traces, n'est pas invisible. Une femme en meurt, folle de ne pas avoir été prise au sérieux par les flics. Et c'est là qu'entrent en scène Timo Harjunpää et Onerva Nykänen, dans un contexte de remaniement des services et de guerre des polices beaucoup plus dense, lui aussi, que dans les romans précédents.

Harjunpää est un flic entre-deux, sans titre de gloire... Il tente du mieux qu'il le peut d'exercer son métier, toujours à la merci de la bêtise et de l'ingratitude de ses concitoyens, subissant une hiérarchie inefficace et parfois corrompue, Dévoré par son métier, il n'arrive que difficilement à suivre ce qui se passe chez lui, d'autant qu'il a désormais à demeure un père mourant qu'il n'a connu que dans les approximations et peut-être les mensonges de sa propre mère.

Avec Harjunpää et l'homme-oiseau, Joensuu nous fait avancer doucement dans les vies respectives de Titi et de Timo tout en tissant plusieurs fils d'intrigue également passionnants. Élargissant le cadre, il y a la famille d'Asko, petits malfrats en quête du coup ultime et, pour Timo, d'autres collègues ou services policiers, eux-aussi à la recherche de l'arrestation pour redorer leur blason ou dissimuler leur médiocrité.Harjunpää et l'homme-oiseau est à la fois complexe comme une vie d'homme sans être pour autant compliqué à suivre. Les fins, légères ou douloureuses, ménagent d'étonnantes surprises.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/02/2009



Illustration de cette page : Grand-Duc

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Raising Sand de Robert Plant et Alison Krauss (2007)