Mes voisins les Yamada

M
Ishii Hisaichi

Mes voisins les Yamada

Japon (1991) – Delcourt (2009)

Titre original : ホーホケキョとなりの山田くん (Hōhokekyo Tonari no Yamada-kun)
Traducteur(s) inconnu(s)

Le quotidien d'une famille japonaise regroupant trois générations.

Mes voisins les Yamada est une série de yonkôma (comic-strip en quatre cases) en noir et blanc, parue entre 1991 et 1997 dans le journal Asahi Shimbun, relatant la vie ordinaire d'une famille presque ordinaire.

Une vision caustique de la société nippone

Les Yamada (Ojamanga Yamada-kun) sont nés en 1979 sous la plume d'Ishii et, devant le succès de ce manga – dont on nous dit qu'il moquait la petitesse et la méchanceté du peuple japonais –, une série télévisée de 103 épisodes fut rapidement produite par Fuji TV [1]. Quand il reprend cet univers en 1991, le regard que porte Ishii sur cette famille moyenne reste extrêmement corrosif, chaque personnage semblant détenteur de toutes les tares de son genre et de sa génération.

Takashi, chef du bureau des Petites affaires est le prototype du col blanc sans autorité et sans efficacité, harassé par une vie moderne dont il peine à maîtriser enjeux et outils, échappant en permanence à ses obligations de mari et de père en partant jouer au golf ou en se ruinant dans les salles de pachinko [2] dès qu'une corvée pointe son nez. Colérique sans que cela ait un effet quelconque sur son monde, il est la figure patriarcale archaïque dont l'utilité en tant que telle est introuvable.

Matsuko, la mère, est une neurasthénique qui a pour occupation essentielle la fuite devant les tâches quotidiennes de la femme au foyer – ménage, repas, courses, poubelles, etc. – en les bâclant ou en leur opposant une paresse et une boulimie sans fin. Noboru, l'aîné des enfants, est le digne rejeton de ses parents, un cancre fainéant et dilettante dont le patronyme est synonyme de médiocrité dans son lycée, objet de moquerie permanent pour sa famille et ses condisciples. Malgré sa jeunesse et son dynamisme, Nonoko, la benjamine, n'est pas exempte de défauts : tête en l'air, insouciante, elle préfère clairement l'amusement au travail tout en étant elle aussi dotée d'un appétit d'ogresse. Mais elle semble la moins névrosée des cinq et, petit à petit, la série va adopter son nom (Nono-chan - ののちゃん) et son point de vue.

Shige est la vieille mère de Matsuko et vit avec les Yamada d'abord parce qu'ils ont construit leur maison sur son terrain, comme elle aime à le rappeler. Adepte du « c'était mieux avant », hypocondriaque, fan de sumo et de baseball, elle voit évidemment le monde à travers des valeurs surannées qui, par contraste, accentuent la critique sociale que fait Ishii, notamment de l'individualisme de cette période. Surtout, Shige est mauvaise comme une teigne et on sait à quel point la méchanceté est un bon vecteur de drôlerie.

Ajoutons le chien Pochie, encore plus placide que le Rantanplan de Lucky Luke au point d'être devenu le souffre-douleur d'un matou deux fois plus gros que lui, et qui fuit le plus loin possible dès qu'un Yamada l'appelle. Enfin, plusieurs personnages récurrents (le médecin qui ne pense qu'à gagner de l'argent, l'institutrice qui boit pour oublier la médiocrité de son existence et son éternel célibat, le romancier raté en quête d'un logement, le yakuza, le propriétaire, etc.) permettent d'étendre au reste de la société la verve ravageuse, plutôt noire et cruelle du mangaka.

Cette longue série de yonkôma va bénéficier de deux nouvelles adaptations. La première est un film réalisé en 1999 par Takahata Isao pour le compte du studio Ghibli et sur lequel je reviendrai prochainement. La seconde est un anime en 61 épisodes par la Toei, diffusé entre 2001 et 2002 sur TV Asahi.

Rire ou s'instruire ?

Le lecteur occidental pourrait être étonné de ne pas rire aux éclats ou même sourire à la plupart des 2 000 bandes proposées sur ces trois recueils, au moins le temps d'une première lecture.

Dans sa construction, le yonkôma ne se distingue pas de ce que nous trouvons en Occident : ki plante le décor, shô déroule l'histoire, ten prépare la chute et ketsu conclut l'histoire. Aller directement à l'essentiel demande donc une communauté d'esprit et de valeurs assez forte entre l'auteur et son public [3]. Or, Mes voisins les Yamada joue sur un registre qui échappe en grande partie à toute personne qui ne serait pas familière avec les habitudes sociales des Japonais.

Les plaisanteries autour de la nourriture (leur nombre est très important), celles liées aux rituels quotidiens, aux fêtes traditionnelles, à l'échange de cadeaux ou à l'addiction sportive (sumo, base-ball, etc.) ou même, tout simplement, sur la base de jeux de mots, ne peuvent être comprises que par le biais de notes du traducteur (voir ci-contre) qui tuent beaucoup le plaisir : un gag est évidemment moins drôle quand on doit vous l'expliquer. N'oublions pas non plus qu'il arrive à Ishii Hisaichi de commenter l'actualité de l'Archipel (la crise économique, la secte Aum et les attentats au gaz sarin, les grands événements sportifs, la présence du crime organisé, etc.) ce qui oblige à posséder quelques connaissances sur le sujet.

Si vous avez l'habitude de ce quotidien japonais via le cinéma, les dramas, les mangas, les animes, vous entrerez rapidement dans l'univers des Yamada, alors que les néophytes devront prendre quelque temps leur mal en patience. Cependant, plus on avance dans la lecture et moins ces aides sont essentielles, car les composantes ethnographiques distillées par Ishii finissent par être assimilées. Surtout, une grande partie de l'humour – comme dans tout comic strip – joue sur la répétition, les variations infimes sur un trait de caractère d'un personnage (par exemple Takeshi égarant ses parapluies, Matsuko fuyant le choix d'un menu, etc.), rendant plus accessibles les gags, malgré la béance entre nos cultures. Mais c'est à la relecture que se dégage la vrai saveur de l'ensemble.

Mes voisins les Yamada se révèle être alors une peinture au vitriol d'une famille médiocre et dysfonctionnelle – finalement pour cela attachante –, cimentée par la discorde, où la paresse et l'égoïsme sont également partagés entre les membres, dans un pays ravagé par la corruption et la médiocrité de ses élites. Ishii dynamite avec beaucoup de ferveur toute vision rassurante que les Japonais pourraient avoir d'eux-mêmes et de leurs valeurs, et l'on verra que l'adaptation cinématographique faite par le studio Ghibli, en même temps qu'elle dé-nipponisera le contexte pour en faciliter l'accès aux spectateurs du monde entier, atténuera cette vision noirissime et plutôt désobligeante du Japon et de ses habitants.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/03/2013



Notes :

[1] Je n'ai malheureusement pas mis la main sur ce matériel d'origine. En cherchant bien, on peut trouver un ou deux épisodes de la série animée ainsi que la chanson de générique.

[2] Jeu tenant de la machine à sous et du flipper, très en vogue chez les cols blancs durant les années de bulle économique au Japon. On ne gagne en principe que des lots, mais qui peuvent être échangés contre de l'argent dans des boutiques louches autour des salles, le tout étant contrôlé par le crime organisé.

[3] Cette communauté de valeurs est à la fois culturelle et générationnelle : je peux continuer de m'amuser en lisant Schulz (Peanuts), Smythe (Andy Capp) ou Quino (Mafalda) alors que mon fils trouvera cela parfaitement ringard et que nous ne nous retrouverons au final qu'avec Watterson (Calvin & Hobbes), que nous avons découvert ensemble.

Illustrations de cette page :
Images tirées de l'édition Delcourt

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
Made in USA de Pizzicato Five (Matador- 1994) – Solid State Survivor du Yellow Magic Orchestra (Alfa Records - 1979) – Kindred Spirits du Archie Shepp Quartet (Archie Ball - 2007)